La part du citoyen

10 mars 2026 · réunion n°2

Audition, ouverte à la presse, de M. Henri Verdier, directeur général de la fondation Inria, ancien ambassadeur pour le numérique

M. Henri VerdierHenri Verdier

Qui est auditionné

Première audition de la commission d'enquête sur les dépendances structurelles et vulnérabilités systémiques du numérique (AN, 17e lég.), présidée par Philippe Latombe, rapporteure Cyrielle Chatelain. Henri Verdier dépose sous serment à un triple titre : ancien directeur de la DINUM (ex-DINSIC) pendant six ans, ancien ambassadeur pour le numérique pendant huit ans, et actuel directeur général de la fondation Inria — mais il précise ne pas parler au nom d'Inria. Son angle est celui d'un praticien de l'État numérique qui a piloté FranceConnect, les start-up d'État et la messagerie Tchap, et négocié la régulation à Bruxelles.

La substance

Sa thèse centrale : la dépendance numérique est systémique et déborde de loin l'achat de logiciels — elle touche le hardware qu'on ne sait plus produire, la cybersécurité (« retard de plusieurs années sur la NSA »), les infrastructures (« près de 80 % des nouveaux câbles sous-marins sont déployés par les Gafam »), les données scientifiques (géodésie), et les grands services d'accès à l'information. Au-delà de l'évasion de valeur, la vraie domination s'exerce sur les chaînes de valeur via le management algorithmique : citant le rapport Anses de mars 2025 sur les livreurs Deliveroo (salaire horaire -35 % en deux ans), il lance sa formule choc, « Nous sommes tous en passe de devenir des chauffeurs Deliveroo ! ».

Il refuse le fantasme de l'autarcie au profit d'une autonomie stratégique par rééquilibrage des rapports de force, activant quatre leviers cumulables : start-up, intégration nationale, régulation, standards ouverts. Ligne de crête : « Il ne suffit pas de changer la nationalité du tyran » — remplacer un monopole américain par un monopole français n'améliore rien, la régulation des monopoles reste impérative. Il oppose la course européenne au gigantisme de l'IA (jugée « domination idéologique ») au modèle indien d'infrastructures publiques numériques (API de paiement gratuites, standard ouvert Beckn, application rickshaw à 5 000 €), où l'État rend l'innovation possible « sans que personne ne puisse en tirer une position de monopole ».

Chiffres marquants : les DSI ministérielles pèsent 4 Md€/an, « environ la moitié de ce que la BNP consacre à l'informatique » — preuve que « l'État n'ose pas véritablement s'engager dans le numérique » ; budget DINUM 50 M€ ; Tchap à « 11 centimes par an et par agent public » contre 20 € pour l'offre de marché. Sur l'extraterritorialité, le cas emblématique du juge Guillou (CPI), qui « en l'espace d'une nuit » a perdu l'accès à Uber, Amazon, Netflix, Deliveroo via un executive order. Diagnostic structurel : « lorsqu'une organisation ne sait plus produire elle-même, elle ne sait plus acheter » (factures « vingt fois trop chères », DSI « comptant près de mille personnes, dont seulement deux développeurs »).

Les enjeux et confrontations

L'audition est peu conflictuelle — Verdier est un allié de la thèse souverainiste de la commission —, mais deux passages sont saillants. Sous serment, à une question du député Saint-Martin (LFI) reliant le Campus IA de Fouju (fonds émirati MGX, 35 Md$, Nvidia, Mistral) et le contrat Palantir-DGSI, il tranche : « j'ai prêté serment donc je dois dire la vérité : j'ai toujours pensé que c'était une erreur », tout en précisant que la DGSI était hors de son périmètre. Le danger est moins l'accès direct (machines coupées du réseau) que la dépendance créée : Palantir « se rend indispensable » puis peut « menacer de vous priver de ses services ».

Face à la rapporteure Chatelain, qui l'interroge sur l'omnibus numérique et le lobbying, il dénonce une régulation affaiblie par la complexification (« l'AI Act, qui compte 450 pages et dont plus personne n'est capable d'expliquer le contenu ») et par la menace politique de J.D. Vance (les États-Unis « iraient jusqu'à se retirer de l'Otan »). Il nuance cependant l'accusation d'ingérence : les marchés publics ne sont pas truqués (« code des marchés tellement pointilleux »), seuls les « cadres de raisonnement » sont soufflés (le « 100 % dématérialisé » vu trois fois ; Capgemini, Atos reçus à haut niveau). Point d'esquive assumée : il ignorait le montant total des dépenses informatiques de l'État, faute de comptabilité analytique, et juge une cartographie globale impossible sans mission dédiée.

Ce que l'audition apporte

Elle installe le cadre d'analyse de toute la commission (dépendance ≠ cloud seul ; souveraineté = degrés de liberté) et pointe des responsabilités concrètes : sous-investissement de l'État, choix Microsoft du Health Data Hub via l'UGAP « pour gagner du temps » (procédure de marché de trois ans), erreur du contrat Palantir. Elle défend une doctrine positive — État plateforme, communs numériques sous-financés (Edic doté de « quelques millions » après trois ans), IA industrielle plutôt que LLM publicitaires, réversibilité systématique (« quitter la solution retenue en quinze jours ») — et pose l'enjeu ultime : « la souveraineté est aussi une condition de la démocratie ». Conclusion : « je ne pense pas qu'il soit trop tard ».