La part du citoyen

15 avril 2026 · réunion n°26

Audition, ouverte à la presse, de M. Thierry Breton, ancien commissaire européen au Marché intérieur, ancien président-directeur général d’Atos SE

M. Thierry BretonThierry Breton

Qui parle et à quel titre

Thierry Breton est entendu comme ancien commissaire européen au marché intérieur (jusqu'à sa démission en septembre 2024) et ancien PDG d'Atos — mais c'est surtout l'homme qui a inspiré, à Bruxelles, le corpus de règlements numériques européens qui vient s'exprimer. Ancien ministre de Jacques Chirac, ex-dirigeant d'Orange et de Thomson-RCA, il se présente comme un praticien à « double culture » public/privé. Son angle est celui de l'architecte-défenseur d'une régulation qu'il juge menacée, dans un monde qu'il décrit basculé, depuis l'arrivée de Trump le 20 janvier 2025, de la confiance vers le rapport de force. Fait notable : il révèle être interdit de séjour aux États-Unis depuis le 23 décembre 2025, « banni » pour son rôle dans ces lois.

La substance

Sa thèse centrale : « pas d'innovation sans confiance », et le socle de confiance de l'après-guerre (OMC, article 5 de l'OTAN, contrats de données) s'est effondré. « Le Patriot Act, le Cloud Act, toutes ces nouvelles lois brisent, au fond, cette confiance. » Il présente les cinq règlements qu'il a portés comme une architecture cohérente d'application directe — DGA (données publiques), Data Act (données industrielles), DSA (organisation sociale), DMA (droit économique), AI Act (approche par les risques) — tous « adoptés par une majorité écrasante de parlementaires européens, recueillant entre 85 % et 95 % des suffrages ».

Constats et chiffres marquants :

Les enjeux et les confrontations

L'audition oppose un plaidoyer pro-régulation à la tentation de l'« omnibus numérique » : Breton alerte contre le détricotage de lois vieilles de 12-18 mois — « Comment peut-on vouloir les simplifier, voire les détricoter ? » — et retourne l'argument : le seul omnibus utile « borne rait » le DSA (délai de réponse absent, exploité par les avocats). Il concède toutefois qu'un omnibus sur le seul RGPD serait « le bienvenu ».

Le point de tension vif est le lobbying. La rapporteure Cyrielle Chatelain le presse à trois reprises de nommer les acteurs français ayant fait pression contre l'AI Act, en lui opposant ses propres propos de La Tribune (novembre 2023) sur Mistral AI (« Elle défend son business aujourd'hui, et non l'intérêt général »). Breton esquive : il cite Microsoft et OpenAI, puis se dérobe — « Ils étaient plusieurs. Je n'ai plus leurs noms en tête. » Autre nuance rare de la part du défenseur du texte : sur l'AI Act, « la démarche est tout de même plus idéologique que fonctionnelle ». Les échanges avec le président Latombe (omnibus, e-privacy, financement de l'IA) et le vice-président de séance restent alignés ; Éric Bothorel (EPR) sert une question amie (fragmentation nationale contre-productive), tandis que Hervé Saulignac (SOC) exprime « un petit doute » sur le réalisme des 20 %, faisant dire à Breton son refrain : « Ce n'est pas parce que l'on a fait une loi que les choses vont tomber du ciel » — il faut du leadership.

Ce que l'audition apporte au dossier

Une doctrine claire — la régulation comme attribut de puissance et non comme frein, activable dans le rapport de force —, portée par celui qui a rédigé les textes. Elle documente de l'intérieur le chantage tarifaire américain (les « plus hautes autorités » ont mis « en balance le maintien de ces lois avec l'augmentation des droits de douane »), l'aveu d'une responsable de l'administration Biden (« Yes, but we were wrong »), et le basculement de janvier 2025. Elle pointe des responsabilités : le sous-investissement politique de terrain sur le Chips Act, la timidité des sanctions, et le risque d'auto-affaiblissement par l'omnibus. Elle ouvre deux angles pour la commission qu'elle n'avait pas dans son viseur — la surveillance FISA 702 et l'hypervalorisation de l'IA (« Une idée de nouvelle commission d'enquête, peut-être ? ») —, tout en laissant une zone d'ombre : les acteurs français du lobbying, que Breton refuse de nommer.