Qui est auditionné
Table ronde ouverte à la presse réunissant les représentants français des trois grands hyperscalers américains, sous serment devant le président Philippe Latombe et la rapporteure Cyrielle Chatelain : pour Microsoft France, sa présidente Corine de Bilbao et Philippe Limantour (directeur technologie et cybersécurité) ; pour Google, Sébastien Missoffe (DG de Google France) et Frédéric Geraud de Lescazes (affaires publiques de Google Cloud) ; pour AWS, Julien Lépine (représentant France d'AWS EMEA) et Arnaud David (affaires publiques France-UE). Latombe fixe l'enjeu d'entrée : « À eux trois, Amazon Web Services (AWS), Microsoft Azure et Google Cloud représentent 70 % du marché européen du cloud ».
La substance
Les trois groupes partagent une antienne : il ne faut pas « choisir entre innovation et souveraineté numérique : il faut garantir les deux » (Lépine). Sur le Cloud Act, ligne commune de dédramatisation — Microsoft affirme qu'il « n'autorise pas un accès automatique, massif ou non ciblé aux données », que toute demande de contenu exige un juge et une cause probable de crime grave, qu'ils contestent systématiquement et transmettent la demande au client. De Bilbao soutient que « Microsoft n'a jamais divulgué de données d'un client du secteur public français à des autorités étrangères ». Sur le chiffrement, argument technique central : « 100 % des données sont systématiquement chiffrées » (Limantour), le client pouvant détenir seul sa clé (confidential computing chez Microsoft, Nitro chez AWS, EKM/Client-Side Encryption chez Google), rendant l'accès du fournisseur « techniquement impossible » — AWS martelant qu'« on ne peut communiquer des données [...] qu'à partir du moment où on peut techniquement y avoir accès ». Sur le kill switch, Microsoft juge l'hypothèse « extrêmement faible, voire inexistante » et son application « suicidaire » vu les investissements ; AWS invoque son cloud souverain européen (lancé en janvier, réplicat du code source, préavis de douze mois) et une étude néerlandaise qualifiant l'événement d'« improbable ». Sur les offres souveraines, trois modèles : Bleu (Microsoft/Orange-Capgemini), le cloud souverain isolé d'AWS, et S3NS/Premi3ns (coentreprise Thales, Google observateur à 5 % sans droit de vote), seule offre qualifiée SecNumCloud — Google admettant que « de nationalité et de capital, nous sommes américains [...] le SecNumCloud ne peut pas être pour nous ». Google se distingue en attaquant la monoculture et le vendor lock-in des acteurs historiques comme « seul véritable sujet de dépendance ». Sont aussi couverts la tarification (Microsoft : +11 % en 2023, -7,6 % en février 2026 ; AWS : 161 baisses ; egress fees ramenés à zéro), l'empreinte carbone (numérique = 4,4 % de l'empreinte française, triplement annoncé d'ici 2030 ; PUE de 1,04 à 1,16), et le lobbying (câble Rubio, CCIA, omnibus numérique, AI Act).
Les enjeux et confrontations
Latombe met la pression d'emblée en rappelant le licenciement d'Anton Carniaux après son audition au Sénat, testant la valeur du serment. Le point de rupture est juridique : la rapporteure exige un oui/non — « si un juge [...] valide la demande d'accès du gouvernement américain à des données françaises [...] avez-vous l'obligation légale de les transmettre ? ». Microsoft esquive à plusieurs reprises (« je ne suis pas une spécialiste »), mais finit par lâcher un aveu concret : « Pour les entreprises privées, nous avons un cas dans les trois dernières années ». Seul Google répond frontalement : « si un juge allemand, canadien, chilien, américain ou français nous demande de coopérer, nous le faisons ». Chatelain en tire un verdict politique cinglant : « à trois reprises [...] il n'y ait pas eu de réponse est une réponse : oui, vous accepteriez de transmettre des données à la justice ». Sur le FISA, Latombe raille l'incohérence des décomptes (« à l'unité près » vs fourchettes « de 0 à 500 ») : « Tout cela signifierait que le Cloud Act et le Fisa ne servent à rien ! ». Le député Taché (LFI) lie financement de la campagne Trump, affaire du juge Guillou et kill switch ; Latombe fait confirmer à Google qu'un juge CPI sanctionné ne pourrait pas même « ouvrir un compte Gmail » (« Tout à fait »). Bonnet (EcoS) presse sur la sobriété et une analyse de cycle de vie à la Mistral/Ademe, obtenant des esquives partielles.
Ce que l'audition apporte
Elle documente, sous serment, que l'extraterritorialité n'est pas théorique (un cas privé transmis, coopération judiciaire assumée par Google, exclusion concrète du juge Guillou) et que l'esquive répétée sur l'obligation légale vaut, pour la commission, aveu implicite. Elle éclaire la carte des dépendances : SecNumCloud « unique au monde » excluant par construction les Américains, S3NS comme piste de champion souverain issu de la défense (« ce champion [...] ne vient pas de l'informatique ni des télécoms, mais de la défense »), et l'analogie Westinghouse — « pourrons-nous allumer la lumière demain matin ? ». Elle révèle enfin un lobbying dérégulateur partiellement assumé : « la position de la CCIA reflète une partie des positions de Google », que Chatelain relie aux propositions de l'omnibus numérique visant la définition des données personnelles.