Qui est auditionné
Table ronde ouverte à la presse sur les infrastructures numériques (centres de données, câbles sous-marins, réseaux et leur gouvernance), présidée par la rapporteure Cyrielle Chatelain en l'absence du président Latombe. Quatre femmes, chercheuses et militantes, prêtent serment :
- Ophélie Coelho, chercheuse associée à l'Iris et doctorante au Centre internet et société (CIS-CNRS), au parcours d'ingénieure dans le numérique — angle géopolitique et « impérialisme technologique » ;
- Lou Welgryn (secrétaire générale) et Alexandra Lutz (chargée de plaidoyer) de Data for Good, association de 8 000 bénévoles de la donnée — angle énergie-climat, souveraineté citoyenne et plaidoyer réglementaire ;
- Francesca Musiani, directrice de recherche au CNRS et directrice du CIS — angle sociologie des infrastructures comme instruments de pouvoir, le plus pragmatique du panel.
La substance
Thèse centrale, partagée : la localisation ne fait pas la souveraineté. « 65 % à 70 % du marché du cloud sont contrôlés par trois hyper-fournisseurs américains : AWS, Microsoft et Google » (Lutz). Implanter leurs data centers en France ne les soustrait pas à l'extraterritorialité : Lutz rappelle qu'un représentant de Microsoft France a reconnu au Sénat que « si les États-Unis l'obligeaient, en vertu du Cloud Act, à transmettre des données, il serait contraint de le faire », et cite le juge Nicolas Guillou, ressortissant français visé par un Executive Order, « renvoyé aux années 1990 ».
Câbles sous-marins (Coelho) : bascule des consortiums d'opérateurs vers la propriété privée unique. « Google possède plus de 30 câbles, et bientôt près de 40 [...]. La moitié de ses câbles lui appartiennent en propriété unique, ce qui est inédit » ; de 28 % de la capacité mondiale aux géants en 2021 « à la moitié [...] d'ici dix ans ». La coupure de 2024 en Afrique de l'Ouest (13 pays privés d'internet) a renforcé Google et 2Africa.
Énergie (Data for Good) : 63 nouveaux sites annoncés, « 28 gigawatts [...] la moitié de la puissance nucléaire installée en France » ; consommation multipliée par 3,7 selon l'Ademe, « incompatibilité totale de cette trajectoire avec l'accord de Paris ». Lutz dénonce une course jamais chiffrée : « on construit d'abord et [...] on réfléchit après [...]. Personne, ni le rapport Draghi ni l'Union européenne, n'a chiffré le manque de capacités. »
Pouvoir, données, IA : Coelho décrit intermédiation, « passerelles techniques » et « passeurs de technologies » (cabinets de conseil, développeurs formés au propriétaire) ; Musiani cartographie les quatre couches d'internet et les standards de fait (Google et QUIC). Lutz documente le profilage (rémunération d'infirmières indexée sur le score de crédit, données d'IVG achetées par l'administration Trump). Welgryn dénonce l'IA générative comme usage forcé (résumés Gemini non sollicités) et lâche : « Jamais dans l'histoire une entreprise privée n'a eu accès à une telle part de la psyché humaine. »
Solutions : refus explicite d'un hyperscaler européen — « nous n'allons pas créer un géant européen [...] et ce n'est d'ailleurs pas souhaitable » (Coelho) — au profit d'un modèle décentralisé, fédéré, interopérable, des communs numériques (bascule de l'Éducation nationale et ses ~2 millions d'agents vers l'open source), d'une commande publique intégrant un critère de souveraineté (inspiré du Buy American Act), d'une mesure fine des dépendances (indice de résilience numérique adossé à un observatoire public, « instrumentaliser l'interdépendance ») et d'une décroissance numérique assumée, traitée en santé publique.
Les enjeux et confrontations
L'audition n'est pas contradictoire : panel homogène (chercheuses/militantes convergentes) et questions ouvertes, voire complices — le député Nicolas Bonnet (EcoS) reprend lui-même le terme « décroissance numérique » et cherche une validation experte. La tension réelle oppose le diagnostic des intervenantes aux politiques publiques en cours : loi de simplification, PPL sénatoriale sur les centres de données (jugées « dans la mauvaise direction »), plan « Osez l'IA » (80 % des TPE-PME d'ici 2030, ouvertement mis en cause), et l'ouverture de SecNumCloud au cloud hybride. Seule nuance interne : Musiani admet « une part de cette dépendance » sous conditions de réversibilité et de transparence, mais pointe la limite du hybride — le Cloud Act « peut toujours s'appliquer » — et le risque de rendre la dépendance « plus acceptable et durable ».
Ce que l'audition apporte au dossier
Un socle chiffré (65-70 % du cloud, 28 GW, ×3,7, propriété des câbles) et une montée en généralité : requalifier la « souveraineté numérique » en souveraineté politique, « c'est-à-dire [en] notre capacité à choisir » (Coelho). Des responsabilités pointées (lobbying « supérieur [...] aux dix plus grandes entreprises des secteurs pharmaceutique, financier et automobile réunis », course aux data centers non chiffrée héritée du rapport Draghi, RGPD réduit à « cocher une case »). Et une doctrine alternative articulée — modèle fédéré, communs, commande publique souveraine, mesure sectorielle des dépendances, « Cern du numérique » — qui refuse le champion européen et déplace le débat vers un choix démocratique sur le numérique voulu.