Qui est auditionné
Arthur Mensch, cofondateur et directeur général de Mistral AI, est entendu sous serment, accompagné d'Audrey Herblin-Stoop, directrice des affaires publiques et de la communication. La séance est présidée par la vice-présidente Isabelle Rauch ; le président de la commission, Philippe Latombe, intervient ponctuellement, et la rapporteure Cyrielle Chatelain mène l'essentiel du questionnement. Mensch témoigne comme dirigeant du seul champion européen de l'IA générative — modèles ouverts, tous ses concurrents étant extra-européens. Il rappelle les repères de l'entreprise : fondée le 28 avril 2023, 1 000 salariés, valorisée 12 milliards d'euros, 1 milliard de R&D et 1 milliard de revenus visés fin 2026, 30 % du chiffre d'affaires en France et 75 % en Europe — donc « exportateur de technologies ».
La substance
Sa thèse matricielle : « le cloud et l'IA, c'est donc vraiment la même chose. » L'Europe ne doit pas se croire vaincue sur le cloud ; il faut partir de sa force en IA (haute marge, qui finance la R&D) pour redescendre la chaîne de valeur vers les commodités. Il pense l'IA comme une ressource énergétique — « l'intelligence, c'est finalement comme l'électricité » —, l'unité économique étant le token (1 million de tokens ≈ 1 € en entrée, 3 € en sortie). Il raisonne en mégawatts : 50 milliards de dollars sur cinq ans pour 1 GW, ≈ 20 milliards de revenus annuels, marge brute ≈ 50 %. À l'échelle continentale, il chiffre le besoin à 40 GW en France, 400 GW en Europe (≈ 20 000 milliards à investir), sur fond de surplus français de ≈ 9 GW menacé de captation par « les entreprises les plus agressives ». Point saillant : dans la chaîne électron→token, l'électron ne pèse que 10 % ; « si l'Europe se contente de fournir l'énergie, 90 % de la valeur partira ailleurs ». Si l'IA (≈ 10 % de la masse salariale d'ici trois-quatre ans) est importée, « notre déficit commercial augmentera de 1 trilliard », multiplié par cinq dans les services sur cinq ans.
Sa recommandation-clé : concentrer la demande publique (≈ 50 % du PIB européen) sur l'IA et la recycler en R&D sur le territoire, « comme les Américains le font avec succès depuis les années 1940 ». Sur la défense — usage dual, dissuasion face aux drones, « l'intelligence artificielle est désormais au cœur des centres opérationnels des armées » — il pose une frontière régalienne : « on ne peut pas envisager que les bases de code de l'armée française soient scannées par Mythos. » Sur le cloud souverain, Herblin-Stoop exige un contrôle capitalistique non étranger et des données jamais soumises « aux juridictions américaines […] je pense au Cloud Act », leviers attendus du Cloud and AI Development Act et de la préférence européenne dans la commande publique (20 % du CA logiciels, 10 % pour la France).
Les enjeux et confrontations
L'audition est traversée d'une tension de fond : Mensch défend, devant une commission en quête de leviers réglementaires, que « réglementer pour défendre, cela ne fonctionne pas » — la réglementation « favorise les gros » acteurs américains et fait fuir les entrepreneurs. La présidente Rauch le recadre sèchement : « Je n'ai pas dit qu'il fallait réglementer pour défendre. » La rapporteure Chatelain le presse à trois reprises sur le coût de revient (capex) d'un token ; Mensch esquive en renvoyant systématiquement aux mégawatts sans livrer le chiffre demandé. Le député Saint-Martin (LFI-NFP), élu de la circonscription de Campus IA (Fouju), l'attaque sur les 100 ha de terres arables, les 1,4-1,6 GW, le financement par le fonds émirati MGX (35 Md) et Nvidia, et soupçonne le label « campus » d'être un affichage ; Mensch minimise (« notre rôle est très mineur », « ce n'est pas moi qui l'ai choisi », « je n'ai pas d'information concernant la place de la recherche »). Sur la bulle, avancée par Chatelain comme par Saint-Martin, il tranche : « une bulle, c'est quand la demande est surestimée ; or le problème aujourd'hui est plutôt celui de l'offre. » À la question frontale « les Américains pourraient-ils racheter Mistral ? », il répond non : « si vous vous faites racheter, c'est que […] vous avez raté. »
Ce que l'audition apporte
Elle fournit à la commission une grille économique chiffrée de la dépendance (chaîne électron→token, 80 % des services importés des hyperscalers, transfert de valeur et de R&D hors d'Europe) et une définition exigeante du cloud souverain (extraterritorialité + contrôle capitalistique + relocalisation de la R&D). Elle documente une doctrine éthique explicitement distincte d'Anthropic — devoir de conseil, pas de tutelle sur l'usage militaire — et un aveu de fond : faute de fonds de pension européens, le recours aux capitaux étrangers est jugé inévitable. Elle acte enfin l'avertissement retenu comme « message final » par la présidence : à défaut d'agir vite, « nous allons devenir un État vassal ».