La part du citoyen

7 avril 2026 · réunion n°20

Audition, ouverte à la presse, de M. Michel Paulin, président du comité stratégique de filière « solutions numériques de confiance » du Conseil national de l’industrie, et Mme Julia Mouzon, déléguée permanente du comité stratégique de filière

MPMichel PaulinJMJulia Mouzon

Qui est auditionné

Michel Paulin préside le comité stratégique de filière (CSF) « Solutions numériques de confiance » du Conseil national de l'industrie ; il a été directeur général d'OVHcloud de 2018 à 2024. Il est accompagné de Julia Mouzon, déléguée permanente du CSF. L'audition est présidée par Philippe Latombe, la rapporteure Cyrielle Chatelain (EcoS) menant l'essentiel des échanges. L'angle est celui d'un porte-parole de l'industrie logicielle française — le CSF regroupe les éditeurs de logiciels, de cloud, d'IA et de quantique (les ESN et cabinets de conseil en sont explicitement exclus). Paulin parle donc en défenseur d'une filière qu'il présente comme sous-estimée et menacée de captation.

La substance

Sa thèse est un optimisme volontariste adossé à un diagnostic sévère. La dépendance numérique européenne relève selon lui d'une « vassalisation » vis-à-vis de pays « qui, bien qu'alliés, si ce concept a encore un sens, ne sont pas nos amis ». Il distingue trois dépendances imbriquées : technologique (tout le stack, des terres rares à l'IA), légale (bundles, coûts de réversibilité, lois extraterritoriales Cloud Act et FISA) et économique (abus de position dominante).

Les chiffres structurent l'argumentaire, tirés notamment d'un rapport Cigref : les acteurs américains détiennent « 83 % » du marché cloud/SaaS, « ce qui s'apparente à un monopole », soit 285 milliards de dollars d'achats européens dont 80 % de la valeur repart aux États-Unis ; « 51 milliards de dollars de recettes sociales et fiscales échappent à l'Europe » via l'optimisation en Irlande. Face à cela, la filière française pèse 25 Md€, 3 000 entreprises, 100 000 emplois, 22 % de CA en R&D, 58 % à l'export.

Son levier central est la commande : flécher « 5 % » des achats publics et privés ferait passer la part américaine de 83 % à 78 %, mais représenterait « 15 % de croissance pour la filière, soit 3 milliards d'euros de plus », 5 000 emplois et 1 Md€ de recettes fiscales. Il détaille six leviers (courage, commande, fonds propres, innovation, talents, promotion de l'offre) et dénonce le « narratif du pas d'alternative » comme un artefact de lobbying : « on dit qu'il faut faire de l'open source, mais à la fin, c'est Microsoft qui gagne. » Il vante le modèle allemand ZenDiS / Deutschland-Stack (l'État subventionne la filière puis s'engage à acheter) et l'initiative Open Interop / OW2. Sur l'IA, il alerte sur la verticalisation qui crée des stacks « où l'essentiel de la valeur ajoutée sera extrêmement dépendant des États-Unis » (monopole Nvidia sur les GPU). Cloud et IA sont ses deux couches critiques prioritaires.

Les enjeux et confrontations

Deux exemples servent de réquisitoire contre l'État. Sur le Health Data Hub, qu'il a « vécu chez OVHcloud », il affirme qu'« il n'y a eu ni appel d'offres, ni mise en concurrence » : l'absence d'alternative était une conclusion sans procédure. Sur l'éducation nationale sous Microsoft, il juge que Linux répond à « 99 % des besoins ». Il rappelle que la loi Sren interdit crédits cloud et egress fees mais attend ses décrets, et que le DMA a été assorti dès 2022 d'une exception pour AWS, Google et Azure.

La principale confrontation oppose Paulin à sa cible privilégiée, la Dinum, accusée de fragiliser la filière en développant sa propre suite territoriale. La rapporteure Chatelain marque un désaccord net : « je trouve pertinent que l'État dispose d'une capacité de développement autonome » ; elle retourne la métaphore footballistique de Mouzon pour renvoyer la querelle Dinum-filière « dans les divisions inférieures » et recentrer sur les grandes masses (4 Md€ de l'État, 285 Md€ du marché européen), soulignant que la Dinum ne pèse que 80 M€. Le député Nicolas Bonnet (EcoS) prolonge : il « a du mal à reprocher à la Dinum » d'avoir développé une suite en logiciels libres, et sonde le rapport réel de la filière privée à l'open source. Sous la pression, Paulin recule en partie — « je ne fais pas de fixation » sur la Dinum, répété plusieurs fois — et Mouzon concède les « très beaux succès » de la Dinum (FranceConnect).

Ce que l'audition apporte

L'audition livre à la commission une doctrine industrielle chiffrée et actionnable : la dépendance est réversible à la marge par un fléchage de 5 %, et le problème premier n'est pas l'absence d'alternatives mais l'absence d'application des règles et de cohérence de l'État. Elle pointe des responsabilités précises (procédure du HDH, contrat éducation nationale, décrets Sren manquants, exception DMA) et un contre-modèle (l'Allemagne). Le témoignage direct d'un ancien DG d'OVHcloud sur le HDH a une valeur probante particulière. En creux, l'audition expose aussi la limite du positionnement : le clivage entre un État qui achète à la filière et un État qui développe ses propres communs numériques, sur lequel la rapporteure et un député d'EcoS prennent explicitement leurs distances.