La part du citoyen

21 avril 2026 · réunion n°31

Audition de des fournisseurs de cloud .

Qui est auditionné

Table ronde ouverte à la presse réunissant les cinq principaux fournisseurs français de cloud, sous serment, devant la commission d'enquête sur les dépendances du numérique (présidence Philippe Latombe, rapporteure Cyrielle Chatelain) : Sébastien Lescop (DG de Cloud Temple, pure player SecNumCloud servant défense/finance/santé — DGA, Naval Group, Banque de France), Éric Haddad (président exécutif de NumSpot, né en 2023 de la Caisse des dépôts, Docaposte, Dassault Systèmes et Bouygues Telecom, tout open source), Philippe Miltin (DG d'Outscale, marque cloud de Dassault Systèmes, premier cloud public qualifié SecNumCloud en 2019), Octave Klaba (PDG d'OVHcloud, 1,2 Md€ de CA, propriétaire de ses data centers et usines de serveurs) et Damien Lucas (DG de Scaleway, filiale d'Iliad, 4 Md€ annoncés dans le cloud et l'IA). Angle commun : démontrer que des alternatives européennes souveraines existent et sont matures.

La substance

Thèse centrale, unanime : « le combat du cloud n'est pas perdu ». Le président ouvre en citant la thèse défaitiste de l'ex-secrétaire d'État Cédric O, de BPIFrance et de France Digitale (« il faut passer à autre chose, le quantique et l'IA »). Réplique de Lucas : « C'est le lobbying des Américains qui le prétend. » L'argument-socle : « il n'y a pas d'IA sans données, et les données sont dans le cloud, donc il n'y a pas d'IA sans cloud. La transitivité est simple mais brutale. » Haddad nuance : l'ancien cloud du « move to cloud » décline, mais « le nouveau », celui de la donnée et de l'IA, « est fantastique ».

Le diagnostic de dépendance. Trois hyperscalers (AWS, Azure, Google) captent « plus des deux tiers du marché global » ; la part européenne a chuté de 27 % (2017) à 15 %, avec 265 Md€ de dépenses numériques fuyant chaque année. Miltin structure la menace en trois dépendances — juridique (extraterritorialité : USA, mais aussi Chine, Inde, Canada, Brésil, Australie), opérationnelle et technologique. Tous revendiquent l'immunité par leur structure : « pas d'actionnaire, pas de filiale, pas de personnel en dehors de l'Europe » (Lucas).

Verrous et risques. Le vrai verrouillage tient à l'adhérence : les « 600 services » d'AWS sont surtout un « argument de vente » créant une adhérence économique via des contrats de 4-5 ans dont il est très coûteux de sortir (Haddad). Outscale oppose « aucuns frais de sortie » comme « réversibilité réelle ». Sur le kill switch (illustré par la coupure de la CPI), Miltin déplace le curseur vers le pricing power — « l'augmentation permanente des prix imposée par les éditeurs américains » — jugé « le sujet absolument majeur ». Lucas rappelle que « quand il y a une panne chez Azure ou AWS, les avions européens sont cloués au sol » et alerte : « la plupart des data centers en Europe sont de nationalité étrangère. »

Financement et référentiels. Consensus fort : l'investissement doit être privé, pas public — « ce n'est pas au domaine public de porter les investissements d'entreprises privées » (Klaba) — mais adossé à des engagements de commande publique en milliards, pas « des ruisseaux d'affaires de 100 000 euros à un million ». Klaba estime à ~10 Md€/an la commande publique européenne partant chez les hyperscalers ; l'appel d'offres CE de 180 M€ (4 attributaires) est salué. Sur SecNumCloud, « approche militaire du cloud » unique en Europe (Klaba), consensus sur la valeur mais divergence sur la forme : Lucas refuse un label binaire et défend un « Cloud Sovereignty Framework » multi-axes ; il chiffre le coût de la fragmentation — « passer les certifications vingt-sept fois dans le pire des cas ».

Les enjeux et confrontations

L'audition est un front commun plus qu'un affrontement, mais plusieurs tensions percent. Scaleway assume les postures dissidentes : Lucas refuse le mot souveraineté (« un peu trop de sovereignty washing ») et se dit « le mouton noir » sur les consortiums (« nous n'y croyons pas, c'est trop compliqué »). La confrontation la plus vive est entre concurrents français : Lucas ironise sur les offres hybrides « souveraines » (technologies US repeintes, type Bleu/S3ns) censées tenir un an sans correctifs américains — « soit ils ont une technologie incroyable que je ne connais pas, soit ils connaissent déjà toutes les failles de sécurité des douze prochains mois » — quand Miltin cingle : « repeindre en bleu, blanc, rouge (…) des technologies américaines ne confère aucune indépendance technologique. » Face à la rapporteure Chatelain, qui note que d'autres auditions ont « relativisé » le kill switch, les intervenants le prennent au sérieux tout en le reliant au soft power. Aveu rare et honnête de Lucas : « nos clients adorent le service proposé par AWS, GCP et Azure », le problème étant le droit commercial, pas la qualité.

Ce que l'audition apporte

Elle fournit à la commission un contre-récit chiffré et argumenté à la thèse du « cloud perdu », et des leviers actionnables : flécher une commande publique en milliards vers quelques champions, harmoniser les référentiels au niveau européen (l'EUCS ayant raté l'intégration de la souveraineté), ajouter un critère d'indépendance technologique aux labels, préférer le financement privé adossé à des engagements de commande. Elle pointe deux responsabilités publiques : l'exemplarité de l'État acheteur et le déblocage des autorisations de data centers (Lucas signale « au moins cinq projets de plus de 100 mégawatts » en attente ~2 ans, la France étant « à court de centres de données » pour 2026-2027, dont la liste est promise par écrit à la commission). Enfin, sur les données de santé, Scaleway renvoie l'arbitrage au politique : « C'est une question pour les citoyens. Les citoyens français acceptent-ils que leurs données de santé soient hébergées sur des clouds qui ne sont pas européens ? »