Qui est auditionné
La commission d'enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l'audiovisuel public (AN, 17e législature) reçoit, le 18 décembre 2025, les quatre principaux dirigeants de France Inter : Adèle Van Reeth, directrice depuis septembre 2022 (ancienne productrice de philosophie à France Culture), qui porte l'essentiel de la parole ; Philippe Corbé, directeur de l'information (ex-BFMTV et RTL) ; Laurent Goumarre, directeur des programmes ; et Bertrand Rutily, directeur des antennes et de la production. Séance présidée par Jérémie Patrier-Leitus, avec pour rapporteur Charles Alloncle (UDR). Tous prêtent serment. France Inter est présentée comme la première radio de France (audience cumulée de 11,9 %, plus de 6,7 millions d'auditeurs quotidiens).
La substance défendue
Van Reeth revendique une mission de service public : « une information vérifiée, plurielle et indépendante » au service de la cohésion sociale. Sa thèse centrale : « il n'est pas de mon ressort de donner une dimension politique, idéologique ou morale à France Inter », mais de « créer un espace de dialogue contradictoire ». Elle oppose systématiquement, au nom de sa « formation de philosophe », les faits (le travail quotidien, « des centaines de contenus par jour ») aux interprétations (les accusations de biais), et affirme : « toute accusation idéologique est absolument contestable et ne repose sur aucun fait », y voyant une image « instrumentalisée par ceux qui veulent nous nuire ».
Chiffres et positions marquants : baisse d'audience de novembre (le rapporteur parle de 458 000 auditeurs perdus en un an, une députée de 500 000), que Van Reeth relativise comme une fluctuation après une saison 2024-2025 record, sans lien établi avec les polémiques. Sur les temps de parole, Corbé rappelle la règle légale (33 % à l'exécutif, les deux tiers restants selon les législatives) et avance que le RN est le parti le plus invité de la matinale (environ 20 %). Ligne de défense récurrente : la direction n'est « responsable et garante que des seuls propos tenus à l'antenne », non des tweets, livres ou opinions privées des salariés.
Les enjeux et confrontations
L'audition est dominée par un long duel entre le rapporteur Alloncle et la direction sur un présumé biais de gauche. Alloncle appuie l'accusation sur des études (Institut Thomas More : « 66 % des chroniques […] orientées à gauche et 6 % à droite », Ifop), sur la déclaration passée de Van Reeth au Figaro (« nous sommes une radio progressiste, et nous l'assumons »), et sur les prises de parole de chroniqueurs (chanson anti-Bardella, propos de Mahaut Drama, Jessé, chronique de François Morel). Van Reeth requalifie « progressisme » en sens « culturel » (progrès des savoirs), non partisan ; défend l'humour comme registre distinct (« en zoomant sur une chronique […] vous créez un effet d'optique délétère ») ; et refuse « le principe du listage des salariés selon leurs opinions politiques » : « je ne sonde ni les cœurs ni les reins ».
Plusieurs contrepoints factuels sont opposés au rapporteur. Le président lui-même signale que l'Institut Thomas More « se présente comme libéral et de droite » et recourt à l'IA (classant « le bulletin météo […] à gauche »). Surtout, Corbé lit une note ARCOM reçue pendant la suspension : l'autorité « constate une sous-exposition des écologistes, du Parti communiste français, du Parti socialiste et de l'Union des droites pour la République » — soit aussi l'UDR d'Alloncle —, ce qui contredit le récit d'un biais unidirectionnel ; il détaille plus de vingt tentatives d'inviter Éric Ciotti restées sans réponse.
Le climat est très tendu. Le président ouvre par une déclaration solennelle condamnant l'emploi du mot « raciste » visant la chroniqueuse Sophia Aram par une députée la veille (« le racisme n'est pas une opinion : c'est un délit pénal »). Un incident violent (invectives entre Erwan Balanant, Dem — « il faut lui rentrer dedans » — et Caroline Parmentier, RN) provoque une suspension de séance. Sophie Taillé-Polian (EcoS) conteste frontalement la légitimité de la commission (« dirigée contre » l'audiovisuel public ; les députés « partiaux » seraient inaptes à juger de l'impartialité). Ersilia Soudais (LFI-NFP) attaque à front renversé, dénonçant une « purge idéologique » qui pousserait la chaîne vers la droite.
Ce que l'audition apporte au dossier
L'audition fournit à la commission une doctrine explicite de la direction : neutralité entendue comme espace de contradiction et non comme absence d'opinions ; responsabilité éditoriale bornée à l'antenne ; droit à l'humour posé comme « absolu » par le président (jurisprudence du Conseil d'État). Elle éclaire aussi les affaires en cours (licenciement de Meurice justifié par « déloyauté » et non par les propos d'antenne ; défense de François Morel et de Nora Hamadi). Elle documente enfin le désaccord chiffré non tranché sur les temps de parole du RN (20 % pour ~30 % des voix, calcul contesté sur 67 % du temps), et révèle une commission fracturée sur sa propre finalité. La direction affirme par ailleurs ne pas recourir à l'IA pour produire de l'information, « ni aujourd'hui ni demain ».