Qui est auditionné
Le 18 décembre 2025, la commission d'enquête de l'Assemblée nationale sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l'audiovisuel public (17e législature, président Jérémie Patrier-Leitus, rapporteur Charles Alloncle) auditionne, sous serment et en séance ouverte à la presse, M. Stéphane Sitbon-Gomez, directeur des antennes et des programmes de France Télévisions, numéro 2 du groupe. Il est accompagné de M. Philippe Martinetti, directeur délégué. Point-clé de contexte rappelé par le président : en octobre 2025, la présidente Delphine Ernotte a rattaché la direction de l'information à celle des antennes et des programmes, que Sitbon-Gomez « pilote donc désormais aussi ». Ancien collaborateur d'Europe Écologie-Les Verts puis conseiller de Cécile Duflot au ministère du Logement, il est entré à France Télévisions en 2015 comme directeur de cabinet, sans avoir été journaliste ni détenu de carte de presse.
La substance
La thèse de défense de l'audité tient en une ligne, martelée tout au long : il faut le juger sur ses résultats, pas sur son parcours, et il s'astreint depuis sa signature de contrat, « le 22 août 2015, [à] un strict devoir de neutralité ». Il refuse en conséquence tout avis personnel (« vous n'entendrez pas un mot de ma part »), se retranchant sur l'exécution du cahier des charges. Il revendique le succès des audiences (près de 30 % de parts d'audience linéaire selon l'Arcom, records de France.tv, 60 millions de Français devant les JO 2024, de 75 % à 98 % des 15-24 ans touchés), le rôle de premier partenaire de la production indépendante (« plus de 700 sociétés de production », plus de 50 % du chiffre d'affaires avec de petits producteurs français) et la fonction fédératrice du service public (« Vouloir vivre ensemble, cela commence par voir ensemble »).
Sur les chiffres marquants : Mediawan pèserait « 11 % » du chiffre d'affaires et les filiales anglo-saxonnes « aux alentours de 5 % seulement » ; la déontologie repose sur une charte post-2015 et une « procédure renforcée qui a concerné, ces cinq dernières années, douze collaborateurs ». Sur le financement, l'audité dénonce des coupes « de l'ordre de 200 millions » en dix-huit mois et un budget des programmes nationaux passé « de 1,75 milliard d'euros [...] à 868 millions ». Il assume un arbitrage direct : « la diminution de la subvention publique entraîne nécessairement une hausse des recettes commerciales » — d'où une hausse de 50 % de la publicité numérique décidée « il y a quelques semaines ». Martinetti « certifie formellement » l'indépendance des rédactions, rectifie le nombre de journalistes (« 2 589 [...] en CDI et non 3 000 ou 4 000 ») et annonce la création, dès janvier, d'une direction de la vérification, de l'éthique et de la transparence.
Les enjeux et confrontations
L'audition est frontale et polarisée. Le rapporteur concentre son interrogatoire sur la légitimité et la neutralité du dirigeant (parcours militant, tweets anciens et récents, absence de carte de presse — l'audité répliquant que, l'ayant, « je l'usurperais »), puis sur une série de soupçons : concentration de la production chez Mediawan, « [détenu] à près de 80 % » par le fonds américain KKR selon lui ; navettes public/privé de dirigeants (Candilis, Darrigrand) au regard de la prise illégale d'intérêts ; indemnités de licenciement ; frais d'hôtel à Cannes financés par bartering ; politique de diversité qu'il qualifie de « sexiste, raciste et âgiste » d'« éviction des mâles blancs de plus de 50 ans ». Ces qualifications sont portées par le rapporteur ; elles ne sont pas des faits établis. Seuls sont présentés comme faits la condamnation à 450 000 € (Renard/Boulin-Prat) et l'absence d'argent public à Cannes, confirmée par la Cour des comptes.
Le président recadre le rapporteur à plusieurs reprises, exigeant des pièces (« arrêtons de relayer des suspicions ou d'éventuels e-mails ! ») et le renvoyant à sa responsabilité de saisir « la procureure de la République [...] au titre de l'article 40 » plutôt que d'insinuer en séance. La gauche et le centre dénoncent un procès : Hadizadeh (SOC) parle d'un « tribunal, avec des procureurs qui ne veulent pas réformer mais tuer le service public », Saintoul (LFI) de « casuistique et [de] maccarthysme », Maurel (GDR) recentre sur le budget (« bien plus [important] que le CV de M. Sitbon-Gomez »). Le RN (Ballard) prolonge la critique du profil et du pluralisme. Les esquives de l'audité sont visibles sur les montants d'indemnités (renvoyés à l'écrit, secret de la vie privée) et sur son « avis personnel », que sa neutralité revendiquée lui permet de ne jamais livrer.
Ce que l'audition apporte
Elle documente une fracture de méthode au sein de la commission (rapporteur à charge vs président garant de la procédure) et fixe la ligne de défense de la direction : neutralité comme processus vérifiable, exécution du cahier des charges, refus de juger les personnes. Elle verse au dossier des données chiffrées sur la production (répartition Mediawan/Banijay/Warner), sur la déontologie (charte, procédure renforcée, future direction de janvier) et surtout sur le financement : l'ampleur des coupes et l'aveu que la baisse de subvention publique se traduit mécaniquement par plus de publicité — reliant directement le débat budgétaire aux missions du service public.