Qui est auditionné
Table ronde ouverte à la presse réunissant trois organisations : Reporters sans frontières (Pierre Haski, président du conseil d'administration ; Thibaut Bruttin, directeur général ; Antoine Bernard, directeur du plaidoyer et du contentieux) ; le Conseil de déontologie journalistique et de médiation (Kathleen Grosset, présidente ; Yann Guégan, vice-président ; Émilie Poirrier, déléguée générale) ; et le Syndicat national des journalistes (Julien Fleury et Antoine Chuzeville, secrétaires généraux, respectivement salariés de Radio France et de France Télévisions). Angle : la réalité du métier de journaliste, la déontologie et l'indépendance des rédactions. La séance est présidée par Jérémie Patrier-Leitus, puis par la vice-présidente Céline Calvez.
La substance
Les trois organisations convergent pour récuser la notion de « neutralité » — le mot qui donne son titre à la commission. Pour la présidente du CDJM, « la neutralité n'existe pas. Tout acte journalistique est forcément un choix » ; on lui préfère « l'honnêteté de l'information ». RSF distingue neutralité (issue du droit commun du service public), impartialité et pluralisme, ce dernier découlant de l'impartialité. Bruttin défend le service public comme « un refuge du pluralisme » et met en garde : « le pluralisme n'est pas un acquis ». Sa recommandation centrale, actionnable par le législateur : une loi issue des états généraux de l'information, « applicable à tout le secteur et non seulement au service public ».
Chiffres marquants. Le SNJ dénonce, sur le financement, le « renoncement à la redevance » et une baisse de 100 M€ pour l'année, « dont 30 millions de baisse supplémentaire des recettes de TVA décidée hier par 49.3 », et affirme avoir combattu le projet de holding-fusion de la ministre de la culture et le combattre « jusqu'au bout ». RSF rappelle que le financement doit être « suffisant, durable et prévisible » (règlement européen). Sur les salaires, au chiffre de 72 000 € de moyenne à France Télévisions (Cour des comptes) cité par le rapporteur, le SNJ oppose des débutants « entre 2 000 et 2 500 euros net par mois » et des écarts « d'un à dix, voire un à quinze ». Le CDJM communique ses statistiques : au 8 janvier 2026, 328 actes journalistiques audiovisuels mis en cause, répartis presque à parité entre public (159) et privé (163).
Les enjeux et les confrontations
L'audition est très largement dominée par un affrontement entre le rapporteur Charles Alloncle (UDR) et RSF, prolongé par les députés RN. Le rapporteur met en cause le parcours de Pierre Haski (« Vos premières expériences militantes vont vers le maoïsme »), les financements de la fondation Soros (675 000 € cumulés connus, « un quart » des recettes de dons), et l'étude RSF sur le pluralisme de CNews qu'il dit désavouée par l'Arcom. Ces accusations sont portées par le rapporteur et les élus RN ; RSF les conteste. Haski réplique que rappeler « mon engagement maoïste à 14 ans » est « un peu audacieux » et demande à être « jugé sur l'honnêteté » de son travail ; sur Soros, Bruttin chiffre 57 000 € en 2025 sur un budget de 17 M€, et Haski indique que le premier bailleur de RSF « ce sont les Pays-Bas ». Sur CNews, RSF maintient des « manquements répétés, intentionnels », conteste qu'un « communiqué » de l'Arcom existe (il n'y aurait qu'un article du Point) et renvoie « au Conseil d'État de se prononcer ».
La députée Anne Sicard (RN) file la métaphore de l'arbitre partial (« êtes-vous le bon arbitre ? ») ; Antoine Bernard répond sèchement, énumérant des opérations de terrain : « Les appels à la gravité, pardon, nous n'avons pas besoin de les entendre. » La présidence recadre à plusieurs reprises : « cette commission n'est ni un tribunal politique, ni le lieu de la politique spectacle », et rappelle qu'« en France, la loi oblige les médias publics comme privés à respecter le pluralisme ». Sophie Taillé-Polian (EcoS) dénonce un procès « en tribunal » façon « McCarthy » ; Aurélien Saintoul (LFI) rappelle que « l'Arcom n'est pas non plus parole d'Évangile », RSF ayant eu gain de cause au Conseil d'État en 2024. Sur le « cordon sanitaire » belge, RSF et le CDJM refusent de trancher (question « purement théorique » en France) ; seul le SNJ le juge « une solution intéressante, sans la promouvoir ».
Ce que l'audition apporte
Elle installe une doctrine professionnelle — neutralité récusée au profit de l'honnêteté et de l'impartialité, pluralisme interne comme exigence constitutionnelle (trois critères : intervenants, sujets, opinions), service public « refuge du pluralisme » — et une recommandation législative (loi post-états généraux applicable à tout le secteur). Elle documente aussi, en creux, la tension politique de la commission : la stratégie du rapporteur et du RN, centrée sur la légitimité des dirigeants de RSF et sur CNews, se heurte au recadrage répété de la présidence vers l'objet réel, l'audiovisuel public. Le SNJ y ajoute un plaidoyer chiffré pour les moyens, contre la précarité des pigistes et la holding, et pour l'information locale « sur tous les territoires » que le privé ne couvre pas.