Qui est auditionné
La commission auditionne, sous serment, quatre directeurs de France Télévisions. Le principal est Christian Vion, directeur général délégué en charge de la gestion, de la production et des moyens depuis près de dix ans, entré dans la maison publique en 1983 : il porte de fait presque toute la parole. À ses côtés, Laurent Benhayoun, DRH et directeur de l'organisation par intérim, répond sur les rémunérations et les licenciements ; Gilles Monchy, directeur de la production des jeux, divertissements, magazines et documentaires, sur le Festival de Cannes et l'externalisation ; Juliette Rosset-Cailler, directrice de la stratégie et de la transformation, n'intervient pas. L'angle de l'audition est technique et gestionnaire : financement, comptes, ressources humaines. Elle est menée par le rapporteur Charles Alloncle (UDR), sous la présidence de Jérémie Patrier-Leitus (HOR), et adossée au rapport 2025 de la Cour des comptes.
La substance du propos
Vion défend une thèse centrale : France Télévisions est une entreprise bien gérée, transparente et sous-financée, non une entreprise en péril. Dans un paysage fragmenté, « là où l'hyperoffre fragmente, la télévision publique rassemble ». Ses chiffres-socles : un coût d'« environ 3 euros par mois et par Français », premier financeur de la création, première plateforme de streaming gratuite (près de 40 millions de visiteurs mensuels). Il revendique une transformation « maîtrisée » sous la présidence Ernotte : −1 200 ETP (−15 % des effectifs en onze ans), −180 M€ de budget de programmes depuis 2015, d'où des « gains de productivité extrêmement importants ». Sur les recettes, il retient la période 2017-2026 : concours publics en baisse de 123 M€ courants, 176 M€ nets de la nouvelle taxe sur les salaires (53 M€, conséquence de la suppression de la redevance en 2023), soit 650 M€ en tenant compte de l'inflation. Sur la solidité : trésorerie positive de 15 M€ au 31 décembre, budget 2026 à l'équilibre, lignes de crédit couvrant les creux ; la faiblesse des capitaux propres (sous la moitié du capital social depuis 2021, du fait du financement de la RCC) est un « problème juridique » qui sera réglé avec l'APE avant fin 2026, la dissolution restant selon lui improbable pour une entreprise créée par la loi.
Les enjeux et confrontations
L'audition est un affrontement frontal sur l'interprétation de faits largement partagés. Le rapporteur, s'appuyant sur la Cour, parle de « quasi-faillite » ; Vion réplique : « France Télévisions n'est pas en situation de quasi-faillite ; il n'y a pas de risque de faillite ! », relevant que le terme « quasi-faillite » ne figure pas dans le rapport. Alloncle aligne les citations de la Cour (« situation financière critique », « modèle non soutenable », déficit cumulé de 81 M€ depuis 2017, risque de dissolution au titre du code de commerce). Points de friction majeurs, tous portés par le rapporteur comme accusations :
- une bataille de chiffres non tranchée en séance : Vion refuse d'abord la période 2015-2024 imposée par Alloncle, qui soutient que la dotation a alors augmenté de plus de 136 M€ et juge « factuellement fausse » la phrase de Delphine Ernotte selon laquelle FTV coûterait « 500 millions d'euros de moins » qu'à son arrivée. Vion répond que ce montant vise les économies sur charges en euros constants, non le coût pour le contribuable ;
- un « artifice comptable » (mot du rapporteur) sur les comptes annoncés « à l'équilibre » depuis 2016 via la neutralisation de deux éléments non récurrents (RCC et Salto) et le changement du taux d'amortissement des fictions en 2023 ; Vion se dit « gêné » par l'expression et invoque l'aval des commissaires aux comptes et de la Cour ;
- les dépenses de Cannes, sur fond d'enquête judiciaire ouverte contre Ernotte pour abus de biens sociaux (présomption d'innocence) : Vion affirme sous serment qu'« aucun euro d'argent public n'a été dépensé » grâce au barter, quand Alloncle y voit une valeur marchande du contribuable, « une forme de prise illégale d'intérêts » et « on joue sur les mots » ;
- les rémunérations (salaire moyen de 72 000 € contesté, médian ramené à 57 000 €, indemnités jusqu'à 415 000 €, prime de la présidente), le crédit d'impôt de France TV Studio (qualifié de « niche fiscale » par le rapporteur), et les conflits d'intérêts autour de Mediawan et du comité d'investissement des programmes sans procès-verbaux motivés.
Deux esquives sont soulignées : la réserve « à ma connaissance, aucune » sur le recours à une société de media training, aussitôt relevée par Alloncle ; et le refus initial de communiquer certains chiffres, Vion renvoyant à des envois écrits ultérieurs.
Ce que l'audition apporte au dossier
Elle documente, côté direction, une doctrine de défense cohérente : sincérité validée par les corps de contrôle, dégradation imputée à la baisse des concours publics, incomparabilité avec le privé. Elle acte surtout que le désaccord avec la Cour porte moins sur les faits que sur leur qualification (équilibre d'exploitation vs résultat net déficitaire, actif vs invendu, problème juridique vs faillite). Le président nuance la charge en pointant la responsabilité de l'État — « Aucune entreprise privée ne pourrait être pilotée avec des budgets aussi fluctuants ! » — tout en appuyant plusieurs griefs (véhicules de fonction, transactions de départ). Enfin, l'audition laisse ouverts plusieurs points de vérification (chiffres promis par écrit, coût de Cannes, existence d'un media training), et met en cause la communication de FTV sur les réseaux sociaux, qualifiée par le rapporteur d'atteinte au « pouvoir du Parlement de contrôler une entreprise publique ».