La part du citoyenAudiovisuel public

17 février 2026 · réunion n°37

Audition, ouverte à la presse, des sociétés représentant la production cinématographique

Qui est auditionné et à quel titre

Table ronde, ouverte à la presse, réunissant les quatre organisations qui représentent « la quasi-totalité de la production cinématographique française » : l'API (Association des producteurs indépendants — Gaumont, UGC, Pathé, MK2 ; Sidonie Dumas, présidente, et Hortense de Labriffe, déléguée générale), l'ARP (auteurs, réalisateurs, producteurs ; Pierre Jolivet, vice-président), le SPI (Syndicat des producteurs indépendants ; Marie Masmonteil, présidente du bureau long métrage, et Marion Golléty, déléguée cinéma) et l'UPC (Union des producteurs de cinéma ; Marc Missonnier, président). L'audition, présidée par Jérémie Patrier-Leitus (président de la commission), est menée principalement par le rapporteur Charles Alloncle. Les quatre organisations ont préparé et rédigé ensemble un propos liminaire unique, lu par Jolivet : elles parlent d'une seule voix, en défense du service public.

La substance

Thèse centrale répétée : « France Télévisions est indispensable à la diversité du cinéma français ! » (Missonnier). Le service public financerait une amplitude de films — premiers films, « cinéma du milieu » (budget > 4 M€ sans être de grosses machines) — que le privé, tourné vers la rentabilité, ne prend pas. « Ce travail de défricheur [...], personne d'autre mieux que le service public ne peut le faire ! » (Jolivet).

Chiffres cadres : ~300 films/an, part de marché des films français à 44,8 % en 2024, 7,5 Md€ de CA, 3,6 Md€ de valeur ajoutée, ~300 000 emplois. France Télévisions consacre 4,2 % de son CA au cinéma via France 2 Cinéma et France 3 Cinéma — au moins 60 films/an pour 65 M€ minimum (accord de mai 2024 sur cinq ans), plus 15 M€ de catalogue ; son apport moyen au budget d'un film est de 15 %. Les producteurs insistent : ce ne sont « ni des subventions, ni du bénévolat » (droits de diffusion et parts de producteur en contrepartie). Sur le financement du cinéma, argument défensif : « le cinéma français n'est pas financé par l'impôt » mais par des taxes parafiscales du CNC, qui « ne coûte pas 1 euro au budget général de l'État ! » (Jolivet). Le modèle (chronologie des médias, obligations d'investissement) est présenté comme « unique au monde », « initié [...] par le général de Gaulle et par André Malraux ».

Les enjeux et les confrontations

L'audition est structurée par un interrogatoire à charge du rapporteur, qui cherche à établir qu'une baisse de l'apport de France Télévisions serait supportable. Son angle-massue : contribution à la production au plus haut (443 M€ en 2024), budgets « augmenté[s] de 23 % » entre 2020 et 2024 quand l'inflation a fait 15 %, d'où sa question centrale : « serait-ce si grave si France Télévisions diminuait un peu son apport à votre secteur ? » Les producteurs répliquent que la hausse masque un « jeu à somme nulle » : les gains des plateformes (Smad) « ne font [...] que compenser ce qui a été perdu par ailleurs », c'est-à-dire le désengagement de Canal+ (Masmonteil, Missonnier). Concession notable, qui sert l'angle du rapporteur : « nous n'avons absolument pas remis en question la diminution annoncée par France Télévisions [...]. Nous la comprenons » (Masmonteil). Sur les chiffres Arcom, Dumas concède : « Nous n'allons pas contredire un document de l'Arcom ! », tout en contestant leur interprétation.

Le rapporteur ouvre plusieurs autres fronts : la « péréquation » avec les plateformes au nom de la bascule des usages ; le financement d'auteurs déjà établis (« Faut-il continuer à financer des cinéastes tels que Sorrentino et Polanski ? ») ; une clause de contrat sur « la diversité ethnoculturelle et sociale [...] dans le casting » — que Dumas renvoie à l'audiovisuel, « non le cinéma » ; la sous-performance au box-office (300 000 entrées contre 600 000 pour le privé), contestée par de Labriffe (350 000 en moyenne, davantage de films et de « premières chances ») ; la concentration (Mediawan, Banijay…) et les capitaux étrangers (KKR chez Mediawan), sur quoi les producteurs rappellent le principe légal — capital majoritairement européen requis — mais refusent de commenter leur recours au TA « en vertu du principe de séparation des pouvoirs ».

Point sensible de neutralité : le rapporteur répond publiquement à une tribune du 10 février (Costa Gavras, Bruno Solo, Eva Joly…) l'accusant de « transformer une commission d'enquête en tribunal » et de porter l'extrême droite. Le président prend ses distances : « Ne reprochons donc pas à des artistes et à des cinéastes de donner leur avis. » Jolivet refuse de « juger la commission » ; Masmonteil dit l'audition « très bien passée ». Dernière question, sur le « barter » finançant des nuitées à Cannes (révélé par l'audition Ernotte) : « Nous ne sommes pas concernés » (Dumas), « Pas à notre connaissance » (Masmonteil). Seul député membre à intervenir, Emmanuel Maurel (GDR) soutient franchement le modèle et déplace la cible vers « les Américains et leurs alliés » à Bruxelles.

Ce que l'audition apporte au dossier

Elle éclaire la mécanique de financement du cinéma par le service public (accord 2024, 4,2 % du CA, apport moyen 15 %, clause de diversité à 17 %, seuil de 75 % pour la production indépendante) et une confrontation frontale de chiffres avec le rapporteur. Elle documente un aveu — la filière « comprend » la baisse de France Télévisions — et une clause de renégociation liée à la situation budgétaire du groupe, risque juridique concret pour l'accord. Elle expose enfin une ligne de fracture de posture entre président et rapporteur sur la neutralité de la commission, et relie le dossier aux enjeux de capitaux étrangers (Mediawan/KKR) et de la réforme européenne AgoraEU.