Qui est auditionné, et à quel titre
Vincent Bolloré, président de la Compagnie de l'Odet et ancien PDG du groupe Bolloré, est entendu sous serment — la quatrième fois, dit-il, qu'il est reçu par une commission. Le président Patrier-Leitus précise le cadre : il n'est pas convoqué comme patron de médias privés (CNews, Le JDD, Europe 1, Canal+), mais comme actionnaire financier de Banijay, l'un des principaux producteurs travaillant avec France Télévisions. Bolloré se présente d'emblée en actionnaire purement « dormant » : via Vivendi (29 % de Vivendi, qui détient ~19 % de Banijay), il n'a qu'« un intérêt économique de 5 % », n'a « jamais été administrateur » et ne sait « même [pas] où est leur siège social ». Il ne regarderait que Canal et ne connaîtrait « absolument rien » de Banijay, renvoyant tout à son fondateur Stéphane Courbit, « un garçon admirable ».
La substance
L'audition dérive vite vers l'audiovisuel public, dont Bolloré martèle un diagnostic unique : « Le problème de l'audiovisuel public, ce n'est pas les contenus, c'est les coûts. » Ces « 4 milliards » — qu'il nomme tantôt « pertes », tantôt « coûts » — lui paraissent injustifiés dans une France financièrement « glissante », d'autant que « la 1 et la 6 gagnent de l'argent et qu'elles font la même chose ». Il oppose ce montant à des priorités régaliennes : en dix ans d'économies, « vous vous retrouvez avec quatre porte-avions au lieu d'un ».
Sa proposition est double : envoyer un « chasseur de coûts » (type Michel Sibony) examiner chaque dépense « comme faire du ménage dans un hôtel », ou, à défaut de « courage », réduire progressivement la dotation (« vous réduisez l'eau du robinet »). Il invoque son redressement de Canal (« 400 ou 500 millions » d'économies). Surtout, il défend un modèle inédit : « Vous n'avez qu'à ouvrir la pub au service public » et le faire fonctionner « comme les autres chaînes », « sans argent public, bien sûr », tout en le laissant propriété de l'État. Sur le pluralisme, il juge « une mauvaise idée » l'ouverture à des « médias d'opinion » prêtée à Delphine Ernotte, défend le cadre Arcom et affirme que « CNews […] respecte parfaitement les temps de parole ». Il plaide enfin pour « un capitalisme français », protecteur de l'emploi face à un investisseur « à Chicago ou dans les pays du Golfe ».
Les enjeux et les confrontations
Trois lignes de tension structurent l'audition. Le président Patrier-Leitus pousse Bolloré sur la cohérence de son modèle (« En quoi serait-il public s'il est financé par de l'argent privé ? ») et, surtout, le relance à répétition pour qu'il nomme la « caste » qu'il accuse de le cibler ; Bolloré s'y refuse (« La caste dirigeante, comme son nom l'indique, ce sont les personnes qui dirigent aujourd'hui »; « Lisez les journaux, allez sur le net »). Le président relève aussi l'euphémisme des « signalements » : « "Signalement", c'est mauvais signe, généralement. »
Le rapporteur Charles Alloncle oriente ses questions à charge contre l'audiovisuel public : gabegies (nuitées à Cannes, « piscine rénovée pour 1 million »), conflits d'intérêts et pantouflage (cas Takis Candilis, hausse des contrats Banijay), asymétrie des sanctions Arcom (« 8 millions » pour les chaînes du groupe, « aucune […] amende » pour le public ; 300 000 € à C8 pour Hidalgo contre un simple rappel à la loi pour France Inter), et impartialité de l'Arcom (enquête Marianne, nomination du militant Foued Berahou). Bolloré valide le cadrage général mais reste prudent, renvoyant à l'Arcom (« Je n'en sais rien ») et refusant de dire l'Autorité « soumise au pouvoir politique ».
La gauche (Abomangoli et Soudais, LFI ; Hadizadeh, SOC ; Taillé-Polian, EcoS) dénonce une « tribune » et met en doute sa sincérité sous serment : les récits de Villiers (Populicide) et Onfray contrediraient son « je ne suis jamais intervenu dans les contenus ». Bolloré maintient ne faire que « signaler » des talents, sans « [jamais entrer dans] l'immeuble Cévennes ». Interrogé par Ceccoli (DR) sur un éventuel projet de « rééquilibrage » du débat, il se dérobe : « je n'ai eu […] que des ambitions mercantiles ». Sur le maintien de Morandini, il tranche par le registre chrétien : « justice est passée et, maintenant, miséricorde doit passer. »
Ce que l'audition apporte au dossier
L'audition fixe une doctrine de financement radicale — un service public propriété de l'État mais autofinancé par la publicité — directement utile au débat de la commission sur l'après-redevance. Elle éclaire la rivalité public/privé (plaintes croisées en dénigrement) tout en laissant sans réponse la question que le rapporteur juge cardinale : la vocation, l'« ADN » du service public, que Bolloré ramène systématiquement au coût. Elle expose enfin deux points sensibles pour la commission elle-même : la tension entre sa posture de non-ingérence et les contre-témoignages Villiers/Onfray, et le soupçon, soulevé par la gauche, d'une proximité entre le rapporteur et l'écosystème médiatique de l'audité — que Bolloré dément (« je n'ai jamais rencontré M. Alloncle »).