La part du citoyenAudiovisuel public

7 avril 2026 · réunion n°61

Audition conjointe, ouverte à la presse, des représentants d’Arte France et de TV5 Monde : M. Bruno Patino, président d’Arte France, Mme Agnès Lanoë, directrice de la stratégie et de la prospective chez Arte France ; et M. Boris Razon, directeur éditorial d’Arte France Mme Kim Younes, présidente-directrice générale de TV5 Monde, M. Thomas Derobe, secrétaire général de TV5 Monde, et M. Philippe Antoine, directeur de l’information de TV5 Monde

M. Bruno PatinoBruno PatinoALAgnès LanoëBRBoris RazonKYKim YounesTDThomas DerobePAPhilippe Antoine

Qui est auditionné

Audition conjointe, ouverte à la presse, de deux acteurs atypiques de l'audiovisuel public, sous la présidence de Jérémie Patrier-Leitus et l'interrogatoire du rapporteur Charles Alloncle (UDR). Pour Arte France : Bruno Patino, président (principal auditionné), Agnès Lanoë, directrice de la stratégie, et Boris Razon, directeur éditorial. Pour TV5 Monde : Kim Younes, PDG, Thomas Derobe, secrétaire général, et Philippe Antoine, directeur de l'information. Les six prêtent serment. L'angle commun : deux chaînes publiques que l'Arcom ne contrôle pas de plein droit, l'une binationale franco-allemande, l'autre multilatérale francophone.

La substance

Arte se présente comme un ensemble tripolaire (Arte France, Arte Deutschland, Arte GEIE) fondé sur le traité interétatique du 2 octobre 1990, gouverné par le consensus : « Aucune orientation ne peut résulter d'une décision unilatérale. » Patino invoque la Staatsferne allemande (distance à l'État) inscrite dans les statuts, une parité « à l'euro près » et un processus de programmation collégial et binational. Hors Arcom mais, selon lui, « pas sans contrôle » : cours des comptes françaises et allemandes, AG franco-allemande, comité consultatif (Beirat), alignement volontaire sur les règles Arcom en période électorale. Chiffres : baisse budgétaire depuis 2017, financement 2025 en retrait de 13 M€, dotation 2026 étale, 70 centimes par euro à la production, masse salariale de 8,4 %. Sur l'audience, Patino ne conteste pas les 67,5 ans de moyenne d'âge du linéaire mais oppose une stratégie d'élargissement (plateforme ~52 ans, chaînes sociales ~31 ans, 36 millions d'abonnés, première part de stream à ~20 %).

TV5 Monde (Younes) se décrit comme un réseau multilatéral unique (six gouvernements bailleurs, France à 63,16 %), outil de soft power : 423 millions de foyers, 190 pays, dotation française de 84,2 M€ (2,1 % du budget de l'audiovisuel public). Derobe corrige d'emblée le président : « Nous appliquons bien les délibérations de l'autorité de régulation française » — TV5 Monde est conventionnée avec l'Arcom. Enjeux clés : réforme de l'information (suppression des matinales, « ils n'étaient pas regardés »), et ouverture du capital à des pays africains plus le Maroc, justifiée par un chiffre : « à l'horizon 2050, 90 % des locuteurs francophones vivront en Afrique. »

Les enjeux et confrontations

L'audition est très tendue. Le rapporteur concentre son feu sur Bernard-Henri Lévy, président du conseil de surveillance d'Arte depuis trente et un ans, dont Arte aurait, selon un signalement du député Aymeric Caron et des articles cités par Alloncle, financé « 750 000 euros de documentaires » entre 2011 et 2022 — chiffres et qualification restant des affirmations du rapporteur, non établies par la commission. Le président rappelle qu'« une enquête est en cours, ouverte par le parquet de Paris [...] pour prise illégale d'intérêt » (fait avéré ; culpabilité non préjugée). Alloncle tranche : « J'ai l'impression que là, il y en a un énorme sous nos yeux ! » Patino défend une ligne constante : le conseil de surveillance « n'a aucune prérogative éditoriale », l'argent va « aux productions [...] non à Bernard-Henri Lévy », BHL aurait demandé à ne pas être rétribué sur le film de 2022 ; il refuse de commenter la composition du CS (« je sortirais de mon rôle »), mais reconnaît que « la direction juridique ne nous a pas alertés », pas plus que l'État actionnaire. La gauche dénonce la méthode : Taillé-Polian (EcoS) juge les questions « malhonnête[s] », entraînant une suspension de séance.

Autres points sensibles : la neutralité d'animateurs (Jean Massiet, propos hors antenne cités par le rapporteur ; Élisabeth Quin, propos de 2016), où Arte plaide qu'elle ne peut sanctionner que le contenu diffusé ; la non-reconduction d'Yves Bigot par Rachida Dati à TV5 Monde ; l'entrée de pays « dirigé[s] par une junte militaire » (Gabon) ou mal classés en liberté de la presse, Younes répondant « notre rôle, ce n'est pas de juger la [...] liberté de la presse au Maroc » — réponse jugée évasive, le président exigeant « questions précises, réponses précises ». Enfin, un incident : Alloncle annonce quitter la salle à chaque intervention de Balanant (DEM), invoquant une menace (« on va te régler ») que l'intéressé requalifie en visant « le sort de votre rapport ».

Ce que l'audition apporte

Elle documente deux modèles de gouvernance dérogatoires au contrôle Arcom et la façon dont leurs dirigeants en font des garanties d'indépendance. Elle acte, de la bouche de Patino, l'absence d'alerte juridique et étatique dans l'affaire BHL — matière annoncée à recommandations — sans que la commission tranche une accusation restée judiciaire. Elle expose la doctrine assumée de TV5 Monde (conformité procédurale plutôt que jugement politique des régimes partenaires) et, via Patino essayiste, une défense de fond du service public : face à l'IA qui « enferme [...] dans une bulle individuelle », « les médias – et les médias publics avant tout – représentent une garantie de diversité de points de vue et de commun. » Enfin, elle illustre crûment la polarisation interne de la commission elle-même.