La part du citoyen

9 novembre 2022 · audition t204

Audition de M. Jean-Luc Tavernier, Directeur général de l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) et de M. Sylvain Moreau, Directeur des statistiques d’entreprises (9 novembre 2022)

JTJean-Luc TavernierSMSylvain Moreau

Qui est auditionné

Jean-Luc Tavernier, directeur général de l'Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE), est entendu le 9 novembre 2022 avec Sylvain Moreau, directeur des statistiques d'entreprises. L'INSEE se présente comme le « navire amiral de la statistique publique en France », chapeautant seize services statistiques ministériels dont deux intéressent la commission : le Sdes (données physiques sur l'énergie, en TWh et tonnes équivalent pétrole) et le département des statistiques du commerce extérieur, rattaché aux douanes. Les deux tiers du travail statistique de l'INSEE sont régis par des règlements européens. L'audition vise à apporter à la commission une lecture statistique et macroéconomique de la crise énergétique.

La substance

La thèse centrale de Tavernier est que la dépendance énergétique se mesure d'abord par la facture énergétique rapportée au PIB, qu'il juge « bon indicateur de notre dépendance, du moins en matière monétaire ». Il la décompose en trois termes : la part de l'énergie importée (stable autour de 60 % depuis la maturité du parc nucléaire, voire en légère baisse en 2021), l'intensité énergétique du PIB (en baisse régulière, la France étant « 30 % plus économe » que dans les années 1990), et le prix relatif des imports, seul terme expliquant la dégradation récente. Au dernier trimestre, cette facture rapportée au PIB n'est « pas très éloignée » de son acmé du début des années 1980, après le second choc pétrolier.

Chiffre le plus matériel de l'audition : l'effondrement de la production nucléaire d'EDF, estimée pour 2022 à « 275 à 285 térawattheures, quand le niveau maximum avait pu dépasser 400 térawattheures, et était encore bien au-delà de 300 en 2019 », baisse qui devrait se prolonger en 2023. L'excédent constant des échanges d'électricité a basculé en déficit prononcé. Sur les prix, l'indice de production d'électricité passe d'une base 100 en 2015 à près de 200 pour la France et 300 pour l'UE en septembre 2022, ce qu'il relie à l'Arenh et au mécanisme de prix marginal européen, « la centrale marginale appelée, la centrale à gaz, [faisant] monter le prix de l'électricité sur le marché ». Côté ménages, l'inflation atteint 6,2 % en octobre 2022 et le bouclier tarifaire a « permis de réduire de moitié la contribution de l'énergie à l'inflation ».

Les enjeux et confrontations

Le point sensible de l'audition est conceptuel : Tavernier recadre l'objet même de la commission en affirmant que « vous ne trouverez jamais, dans un document de l'Insee, le mot "souveraineté". Il ne s'agit pas d'un concept statistiquement labellisé. » Il assume une posture de statisticien neutre qui « préfère présenter des faits ». Face au rapporteur Antoine Armand, qui cherche des indicateurs de vulnérabilité, de résilience des chaînes de valeur et des simulations sur le prix du gaz ou de l'électricité, Tavernier multiplie les renvois (au Sdes, aux douanes, à Eurostat, à l'OCDE, à l'AIE) et refuse de commenter les statistiques étrangères. Une seule simulation Mésange a été conduite, sur le pétrole (10 dollars de baril = un quart de point de PIB la deuxième année), dont il reconnaît qu'elle minore la réalité. À Armand qui lui rappelle que le Parlement peut ne pas raisonner à budget constant, il répond, mi-figue mi-raisin : « Le législateur dispose d'un autre privilège, monsieur le rapporteur : celui d'accroître le budget ! », signalant un manque de moyens.

La tension la plus nette est avec le président Schellenberger, qui pousse pour dépasser le constat chiffré et atteindre les causes (production, capacités d'export). Au « C'est le point de vue du statisticien », Tavernier réplique sèchement « Non, ce sont des faits ! ». Plus tôt, le président avait ironisé sur le retard de l'appareil statistique : « Vous nous rassurez, en quelque sorte, en nous disant que vous commencez à y réfléchir… », après que Tavernier eut concédé un aveu méthodologique majeur : « Jusqu'alors, nous ne nous préoccupions pas des facteurs de limitation physique car nous n'y avions jamais été confrontés. »

Ce que l'audition apporte

Au-delà du socle de données macroéconomiques (facture/PIB, chute du nucléaire, effet du bouclier), l'audition apporte trois éclairages propres. D'abord, une contextualisation de long terme : « la perte d'indépendance à laquelle s'intéresse votre commission est ancestrale, datant de plusieurs décennies, voire de plusieurs siècles », ce qui dépolitise en partie le diagnostic. Ensuite, une alerte structurante sur la transition : « notre dépendance aux énergies fossiles risque donc d'être remplacée par une dépendance aux matières premières métalliques », contre-argument à l'idée que les renouvelables apporteraient l'indépendance. Enfin, un aveu sur les angles morts de la prospective : les scénarios de RTE et de l'Ademe reposent sur des estimations de croissance potentielle qui n'intégraient pas les limites physiques, fragilisant indirectement les projections sur lesquelles se sont appuyées les décisions publiques. Tavernier plaide à titre personnel pour un cadre européen de l'indépendance énergétique. L'audition pointe ainsi moins des responsabilités individuelles qu'une lacune de l'appareil statistique français à instrumenter la souveraineté, la résilience et les contraintes physiques.