Qui est auditionné et à quel titre
Cette table ronde réunit les producteurs de la donnée énergétique, et non des décideurs. Côté national : le Sdes (service statistique du ministère de la Transition énergétique, au sein du CGDD), représenté par sa cheffe Béatrice Sédillot, la sous-directrice des statistiques de l'énergie Bérengère Mesqui et Virginie Andrieux (bureau de l'offre énergie) ; et le DSECE de la Direction générale des douanes (suivi des échanges extérieurs de biens), avec sa cheffe Ketty Attal-Toubert et son adjoint Boris Guannel. Côté international : Eurostat (Madeleine Mahovsky, cheffe de l'unité Énergie, et Gaston Bricout), service statistique de l'UE, et l'Agence internationale de l'énergie (AIE), avec les analystes Tanguy de Bienassis et Jérôme Hilaire. La séance porte sur la production et l'approvisionnement, en complément d'une précédente audition de l'Insee. Tous prêtent serment.
La substance
Le constat statistique central est livré par le Sdes : le taux d'indépendance énergétique (production primaire / consommation primaire) est « passé de 25 % à la fin des années 1970 à 55 % en 2021 » grâce au nucléaire, et « la France n'a effectivement pas perdu d'indépendance énergétique entre 2000 et 2020 » ; la chute de six points en 2022 est conjoncturelle (production nucléaire au plus bas depuis la fin des années 1990, « inférieure de 15 % à son niveau le plus élevé, observé en 2005 », et hydraulique en baisse). Le cœur du dispositif repose sur une convention : « le nucléaire et les énergies renouvelables sont considérés comme des énergies nationales. Cependant, la totalité de l'uranium naturel utilisé dans nos centrales est importée » (Kazakhstan 45 %, Namibie 12 %, Canada 10 %, fournisseurs « moins diversifiés que ceux dont provient le pétrole »). C'est ce classement qui donne à la France « le plus faible taux de dépendance énergétique de l'Europe » (44,5 % contre plus de 60 % pour l'Italie, l'Espagne, l'Allemagne, selon Eurostat).
Sur le gaz : en 2021, la Russie pèse 22 % des importations (Norvège 32 %) ; « au mois d'août, il n'y a plus d'importation de gaz russe ». Au T3 2022, le gaz gazeux chute « de près de 80 % » tandis que le GNL « augmente de 170 % », « provient des États-Unis et du Qatar », et est « multiplié par dix en valeur sur un an ». La facture énergétique passe de 44,3 à « 96 milliards sur douze mois, soit une augmentation de 187 % ». L'AIE ajoute des éclairages prospectifs : pic de demande des fossiles dans la prochaine décennie (80 % → 75 % en 2030), risque de report de dépendance vers les minéraux critiques (cobalt, nickel, terres rares : « la part des trois premiers pays producteurs se situe entre 60 et 90 %, contre 40 à 50 % pour le pétrole et le gaz »), et nécessité de signaux longs au secteur privé (70 % des investissements de transition).
Les enjeux et confrontations
Le point sensible, exploité méthodiquement par le rapporteur Antoine Armand et le président Schellenberger, est l'absence d'indicateur d'alerte. Armand pose le constat : « Le principal service en charge de mesurer les approvisionnements du pays ne possède donc pas d'outil de mesure de la vulnérabilité des approvisionnements, y compris énergétiques. Cette demande n'a jamais été formulée par le Gouvernement depuis la création du service. » Les douanes se défendent en distinguant données brutes (existantes) et mise en forme : « Nous n'avons pas reçu de commande formelle. Il serait cependant intéressant et utile d'effectuer ce calcul » (Attal-Toubert), tout en opposant « Ce n'est pas le rôle de la statistique publique. » Le président tranche : « Vous n'avez finalement pas d'écran de contrôle. » Guannel nuance que l'indicateur synthétique mensuel « ne serait pas si simple que cela ».
Les statisticiens esquivent prudemment les questions interprétatives d'Armand sur la substituabilité du gaz russe (« il faut rester prudents », « la consolidation des données annuelles […] nous permettra de formuler des observations plus précises ») et renvoient à la DGEC pour les questions de gestion. Seconde confrontation : Hilaire (AIE) affirme qu'« en France, ces prix sont masqués aux consommateurs, ce qui ne les encourage pas à réduire leur demande » ; Armand conteste (« le signal du prix reste très négatif »), l'échange se résolvant sur l'idée d'un ciblage type chèque énergie. Enfin, le président relève que l'AIE contredit un précédent auditionné sur l'impossibilité de croissance hors carbone ; de Bienassis recadre : il s'agit du « résultat de la modélisation de l'un de nos scénarios ».
Ce que l'audition apporte au dossier
Elle objective deux choses majeures. D'abord, que la « souveraineté » énergétique française affichée est largement un artefact comptable : le nucléaire compte comme national alors que tout son uranium est importé de fournisseurs peu diversifiés. Ensuite, et c'est la responsabilité pointée, l'État n'a jamais commandé d'indicateur synthétique de vulnérabilité des approvisionnements énergétiques — un angle mort de pilotage relevant d'un « choix politique » jamais fait. L'AIE et Eurostat apportent le cadre comparatif (transition accélérée par l'invasion de l'Ukraine, REPowerEU) et l'avertissement stratégique du déplacement de la dépendance vers les minéraux critiques.