Qui est auditionné et à quel titre
Table ronde des cinq représentants des organisations syndicales siégeant au Comité social et économique central (CSEC) d'EDF : Philippe Page Le Mérour (secrétaire du CSEC, issu lui-même du collège ouvriers), Virginie Neumayer (FNME-CGT), Arnaud Barlet (CFE Énergies), Julien Laplace (FCE-CFDT) et Catherine Nicolas-Michon (FO Énergies et Mines). Le président Schellenberger rappelle que le CSEC, organe de pilotage disposant d'un accès exclusif aux données sociales, économiques et financières et d'un droit d'alerte, représente environ 62 000 salariés (66 000 en 2017). L'audition a été souhaitée par le député Sébastien Jumel. La période couverte va de la nationalisation de 1946 jusqu'à la situation de 2022-2023, avec un point de bascule récurrent en 2004 (passage en société anonyme).
La substance
Les cinq représentants livrent une lecture commune et tranchée. Thèse centrale : la perte de souveraineté résulte de la marchandisation de l'électricité par les directives européennes (1996, 2002, 2004) et la loi Nome. « À partir du moment où l'électricité a été confiée au marché, ce dernier l'a rendue rare et chère. » La séparation production/transport/distribution a engendré une « profonde déresponsabilisation » : chacun gère ses affaires « en boutiquier », plus personne ne porte de vision de long terme.
Constats et chiffres marquants :
- Perte de 12 GW de moyens pilotables en dix ans (Fessenheim + centrales thermiques d'Aramon, Porcheville, Le Havre), « l'énergie de dix réacteurs ». La France étant thermosensible (2,4 GW par degré), cela réduit la marge hivernale de cinq degrés. Une première alerte a été lancée dès janvier 2017 : « RTE, comme les autres, nous ont ri au nez. »
- Dette d'EDF en trois tiers : aventures internationales, dividendes (à l'État notamment), et Arenh à hauteur d'environ 15 milliards. L'Arenh (42 €/MWh) n'a tenu aucune de ses promesses ; ils en demandent la suspension immédiate pour force majeure.
- Perte de compétences : 10 000 emplois supprimés « à bas bruit » entre 2014 et 2021 sous Lévy, décrochage salarial d'environ 15 %, gestion en stop and go (six embauches en ingénierie pour 6 000 salariés en 2006), fermeture des écoles des métiers, recours massif à la sous-traitance et filialisation (convention Syntec créée pour les SMR). Besoin chiffré : passer de 220 000 à 330 000 salariés sur la filière.
- Tissu industriel liquidé (Alstom « saccagé » ; turbines de SMR possiblement produites en Inde).
Revendications : nouvelle loi de nationalisation, sortie du marché européen (calcul du TRV sur le mix national, ~60 €/MWh pour le nucléaire selon la Cour des comptes), maintien du statut des IEG et du régime de retraite, non-ouverture des concessions hydrauliques.
Les enjeux et confrontations
L'enjeu central est la désignation des responsabilités. La distinction politique la plus forte oppose « la loi de nationalisation de 1946 édictée par Marcel Paul » à l'actuelle « étatisation par offre publique d'achat (OPA) édictée par des banques d'affaires » : pour eux, la reprise de capital par l'État n'est pas un retour au service public.
La principale confrontation vient du rapporteur Antoine Armand, qui conteste fermement l'affirmation que RTE aurait « dramatiquement sous-estimé la consommation » : « dès son bilan prévisionnel 2017, RTE mentionne les hivers 2022-2023 et 2023-2024 comme des passages difficiles ». Après deux relances sèches (« Ce n'était pas ma question », « Ce n'est pas vrai »), Page Le Mérour finit par concéder une reformulation : « RTE n'a pas sous-estimé la consommation d'électricité, mais a surestimé la capacité de production pilotable. » Armand pointe aussi les points de convergence avec les dirigeants déjà auditionnés (Arenh problématique, déficit de compétences) tout en cherchant à établir si le management d'EDF, et non seulement le politique, a failli — ce que Nicolas-Michon et Laplace concèdent (austérité salariale, filialisation). Le président, lui, recadre à deux reprises la question des compétences et de l'attractivité.
Les questions des députés Jumel (GDR-NUPES), Rodwell (RE) et Loubet (RN) révèlent des orientations distinctes (nationalisation/gouvernance ; relance opérationnelle et université du nucléaire ; abandon d'Hercule et réinternalisation). Sur l'esquive : Page Le Mérour refuse de commenter l'indicateur RH MyEDF demandé par Rodwell.
Ce que l'audition apporte au dossier
Elle fournit l'angle des salariés et des experts internes du CSEC, distinct de celui des dirigeants. Apports propres : le chiffrage de la perte des 12 GW pilotables relié directement à la tension hivernale ; l'antériorité documentée de l'alerte de 2017 ; la décomposition de la dette qui relativise l'Arenh face aux dividendes et à l'international ; le mur des compétences chiffré (180 000 embauches sur dix ans) ; et des informations concrètes sur la fragilisation industrielle (suppression de trois départements R&D après sept ans de baisse d'effectifs, fermeture des boucles d'essais robinetterie, condamnation de Bouygues pour travailleurs détachés à Flamanville). Responsabilités pointées : les directives européennes et la loi Nome ; les directions successives (notamment Lévy) pour l'optimisation de la masse salariale ; RTE pour son optimisme sur interconnexions et renouvelables ; et le montage du projet Hercule négocié « en coulisses entre le Président de la République, le PDG sortant et [la] Commission européenne ». Le contraste « cinquante-six réacteurs en vingt ans » contre « en quinze ans, on n'arrive pas à en faire un seul » résume leur démonstration d'une perte de capacité à faire.