La part du citoyen

29 avril 2026 · réunion n°32

Audition, ouverte à la presse, du collectif #Fab8, représenté par MM. Antoine Duboscq, président de Wimi, Thomas Fauré, président de Whaller et Alain Garnier, président de Jamespot

ADAntoine Duboscq

Commission d'enquête de l'Assemblée nationale (17e législature) sur les dépendances structurelles et vulnérabilités systémiques du secteur du numérique — président Philippe Latombe, rapporteure Cyrielle Chatelain. Audition ouverte à la presse, réunion n°32.

Qui est auditionné

Trois dirigeants-fondateurs d'éditeurs français de suites collaboratives, réunis au nom du collectif #Fab8 : Alain Garnier (Jamespot, 50 salariés, 5 M€ de CA, lauréat France 2030, aussi administrateur du Comité stratégique de filière — CSF), Thomas Fauré (Whaller, ~30 salariés, 2-3 M€) et Antoine Duboscq (Wimi, en qualification SecNumCloud, partenariats Thales/Atos, positionné défense et civil). Tous concurrents, ils viennent porter une parole commune : celle d'une filière qui se pose en alternative souveraine à Microsoft. Ils prêtent serment.

La substance

Thèse centrale. « Le problème n'est pas celui de l'offre, qui existe, et nous en sommes la preuve, mais celui des achats de l'État, qui se montre particulièrement frileux » (Garnier). La filière est mature ; le blocage est du côté de l'acheteur public et de la culture des donneurs d'ordre.

Constats et chiffres. Microsoft détient 80 à 90 % du collaboratif, « monopole de fait que même Google n'a pas réussi à briser » (Google plafonne à 10 % malgré le freemium) ; la filière française capte ~10 % d'un marché de 2 Md€/an. Duboscq érige la souveraineté numérique en « sujet stratégique, au même titre que l'était la maîtrise du nucléaire dans les années 1950 et 1960 ». Sont cités le rapport Draghi (30 % du PIB affecté), l'étude Asterès/Cigref (262 Md€ de transferts/an), Dora (2025), NIS2 (2027), le rapport ReCyF de l'ANSSI. Sur SecNumCloud, Fauré détaille le « double critère » souverain — « capital majoritairement européen » et « absence de dépendance à des lois extracommunautaires » — hérité de Guillaume Poupard comme « préférence communautaire ». Bleu (Microsoft/Orange/Capgemini) n'est toujours pas qualifié, S3NS (Thales/Google) l'est mais suscite la critique d'une dépendance à un Gafam.

Griefs et propositions. Le collectif dénonce une volte-face : après avoir subventionné trois lauréats (Wimi, Jamespot, Interstis) via France 2030 en 2022, l'État a lancé sa propre offre gratuite LaSuite (opérée par la Dinum), estimant la perte à « plus de 1 milliard d'euros sur cinq ans ». Le diagnostic institutionnel de Duboscq : « mêler le rôle de régulateur et celui d'opérateur est malsain ». Les demandes : flécher volontairement les achats vers deux ou trois acteurs (pas un seul — « erreur » type Orange face à OVH), appliquer la doctrine « cloud au centre », activer les clauses stratégiques existantes sans attendre le Buy European Act, garantir l'interopérabilité (projet Open Interop du CSF), faire remonter le plafond de verre de 15 M€ à 50-100 M€, seuil d'exportation.

Les enjeux et confrontations

L'audition est structurée par un duel politique avec la rapporteure. Fauré déclare d'entrée : « la nation a parfois le sentiment que l'État se comporte envers elle comme un adversaire ». Chatelain recadre à trois reprises : « Entendre que l'État serait "l'adversaire de la nation" ne me semble ni juste, ni mesuré. […] Ces mots ont un sens, surtout lorsqu'on les prononce à l'Assemblée nationale », puis rappelle que « la nation ne peut justement pas se réduire à une somme d'intérêts privés ». Fauré maintient sa charge, précisant viser « une partie de l'État, en l'occurrence la Dinum », et documente son grief : la Dinum aurait refusé un serveur de développement et des API — « la Dinum produit une suite numérique qui n'est interconnectable avec aucun système ». Le président Latombe doit ramener l'échange au sujet.

Une divergence interne est assumée : Garnier juge souveraineté et cybersécurité « orthogonaux » et plaide pour les séparer (comme l'a fait l'Europe : EUCS d'un côté, Cloud Sovereignty Framework de l'autre), quand Fauré soutient que le critère souverain « est pleinement un sujet de cybersécurité ». Fauré affirme sous serment que les données hébergées aux États-Unis peuvent être consultées par les services américains : « Je peux d'ailleurs vous assurer que c'est le cas. »

Ce que l'audition apporte

Un cas concret de l'État jouant « contre son camp » : Duboscq allègue que des clients publics déployant Wimi ont reçu « un coup de fil de la Dinum pour bloquer le processus ». Une doctrine : séparer régulateur et opérateur, soutenir 2-3 champions sans en désigner un unique, faire de la commande publique un levier de filière (analogies aviation de chasse des années 1950, refus du bannissement « à la chinoise »). Un contrepoint aux consensus de la commission : tout miser sur les communs numériques « revient à fournir aux Gafam la matière première » de leurs IA (Garnier), car l'open source « ne rend pas un industriel capable de packager un produit ». Enfin des signaux positifs documentés (Health Data Hub retenant Scaleway, migration d'agences de la Commission vers Scaleway/OVH/Clever Cloud, virage de l'UGAP mettant les acteurs français « en tête de gondole ») et la conviction que l'IA rebat les cartes : « les petits mammifères ont l'avantage, et les dinosaures disparaissent » (Garnier).