Qui parle, à quel titre
Henri d’Agrain est délégué général du Cigref (Club informatique des grandes entreprises françaises), association loi 1901 sans activité commerciale qui réunit les grandes entreprises françaises et administrations publiques en leur qualité d’utilisatrices du numérique. Ancien officier de marine, il précise un intérêt : personnalité qualifiée à la Commission supérieure du numérique et des postes. Son angle est donc celui des grands donneurs d’ordre (les acheteurs), sur le seul marché B2B des logiciels et services cloud professionnels — pas le grand public. Audition sous serment, présidée par Philippe Latombe, avec la rapporteure Cyrielle Chatelain comme principale interlocutrice.
La substance
Thèse de cadrage : la dépendance technologique « n’est ni anormale ni honteuse », mais ses conséquences systémiques (économiques, juridiques, géopolitiques) ont été « largement sous‑estimées » depuis des décennies. Deux distinctions structurent son propos. D’abord la souveraineté : « la souveraineté est un attribut exclusif de l’État » (réf. Conseil d’État 2024, Académie française) — d’où sa formule polémique selon laquelle parler de « cloud souverain » relève « d’une forme de paresse intellectuelle ». Aux entreprises la résilience (niveau micro, définie via les huit piliers du règlement Dora) ; aux États et à l’UE les politiques de souveraineté (niveau macro : réglementation, investissement, commande publique). Ensuite l’IA : « l’intelligence artificielle est un service cloud comme un autre ; il n’y a pas d’IA sans infrastructures cloud ». Il réfute frontalement le rapport Draghi (abandonner le cloud pour se concentrer sur l’IA), rappelle qu’« il n’existe pas de stratégie serveurless viable » et chiffre les coûts complets à « 80 % infrastructures, 20 % modèles » — comparant l’illusion inverse à la doctrine « fabless » de Serge Tchuruck qui a désindustrialisé l’Europe.
Chiffres marquants (études Asterès) : 264 Md€/an transférés vers des acteurs américains, soit 83 % du marché B2B logiciels/cloud européen — ordre de grandeur des dépenses européennes de gaz et pétrole (~350 Md€). Rapatrier 15 % d’ici 2035 créerait 450 000 emplois. La seconde étude (mi‑mai 2026, 54 entreprises) révèle une inflation logicielle « proche de 9 % », soit « un facteur trois » sur les 2,7 % « normaux » ; à ce rythme les 264 Md€ « pourraient dépasser 500 milliards à l’horizon 2032 », avec 93 % des directions jugeant ces hausses injustifiées. Le moteur est le vendor lock‑in (sortie de VMware en 3‑5 ans), qu’il impute nommément à Broadcom : « M. Hock Tan n’achète pas des technologies […] mais des situations de dépendance ». Il vise aussi l’européen SAP. Sur le plan juridique, il nomme les instruments d’accès extraterritorial : « section 702 du FISA » américain et loi chinoise sur le renseignement du 27 juin 2017, mobilisables dans des stratégies de sanctions (cas des magistrats de la CPI).
Les enjeux et confrontations
L’audition n’est pas conflictuelle mais argumentée. Le président Latombe le presse sur la justification des hausses tarifaires (position dominante ? financement de l’IA ?) et sur l’extension de Dora à NIS 2/REC. La rapporteure Chatelain mène l’échange le plus serré : elle recadre factuellement un point sensible, précisant que SecNumCloud n’est obligatoire ni pour les OIV ni pour le privé — d’Agrain corrige d’ailleurs lui‑même (« cela ne concerne que les opérateurs de l’État »). Elle le pousse, à plusieurs reprises, sur la responsabilité propre des acheteurs privés dans l’émergence de champions européens, diagnostiquant un « cercle vicieux » où public et privé se renvoient la balle. D’Agrain esquive partiellement en déplaçant le curseur : le problème n’est pas culturel mais économique (une entreprise réalisant 50 % de son activité aux États‑Unis n’a « aucun rationnel » à quitter Microsoft), et la vraie condition est un marché numérique unique européen, faute de quoi les acheteurs se tournent « par nécessité opérationnelle » vers les plateformes américaines.
Ce que l’audition apporte au dossier
Elle fournit le chiffre matriciel (264 Md€ / 83 %) déjà cité dans d’autres auditions, sourcé et méthodologiquement expliqué (absence de données Eurostat/BCE/FMI, extrapolation Asterès). Elle pointe des responsabilités précises : l’« apathie » des autorités de concurrence (saisine Broadcom de septembre 2021 « jamais instruite », DMA sans gatekeeper cloud désigné), et surtout une ingérence diplomatique américaine documentée dans le retrait de l’immunité extraterritoriale de l’EUCS (courrier CCIA/BSA du 25 mai 2023, note de Blinken en septembre 2023), qu’il juge fondé sur une distinction « artificielle » technique/non‑technique. Il défend enfin une doctrine : appliquer d’abord le droit de la concurrence, adopter les « lunettes » du régulateur américain (le numérique, « l’un des quatre piliers » de l’hégémonie US), massifier une commande publique aujourd’hui limitée à 4‑5 % du périmètre, et créer une « structure européenne de référence » type CEA pour l’IA, dans un « moment d’urgence stratégique […] comparable à la crise de Suez en 1956 ».