La part du citoyen

12 mai 2026 · réunion n°43

Audition, ouverte à la presse, de M. Fabrice Coquio, président-directeur général de Digital Realty

FCFabrice Coquio

Qui est auditionné

Fabrice Coquio est président-directeur général de Digital Realty France (ex-Interxion, fusionnées par OPE en 2020). Il travaille dans les data centers depuis 1999, a fondé Interxion, créé le syndicat France Datacenter (2008), le point d'échange France-IX (2010) et le hub de Marseille (2014). Il s'exprime au titre d'un opérateur d'infrastructures : Digital Realty est le premier opérateur mondial de data centers de colocation (320 sites, plus de 30 pays, 6 milliards de dollars de CA), qui exploite dix-sept sites en France (treize en Île-de-France, quatre à Marseille), 500 millions d'euros de CA en 2026, et a promis 5,2 milliards d'investissement d'ici 2030 lors du sommet Choose France. Son angle est celui de la « couche la plus basse » de la chaîne numérique : les fondations bâtimentaires et électriques, à distance de la couche cloud. Il prête serment.

La substance

Sa thèse centrale repose sur la neutralité : Digital Realty n'est pas un hébergeur cloud mais un opérateur « Neutral Carrier Data Center and Hotel », qui loue de l'infrastructure ouverte à tous sans accès aux données. « Nous ne sommes pas des hébergeurs de cloud : nous ne fournissons pas d'infrastructures informatiques – hardware, software ou quoi que ce soit d'autre – mais l'infrastructure bâtimentaire ». Ce modèle mutualisé (jusqu'à 150 entreprises par bâtiment) est opposé aux hyperscalers et « IA factories dédiés à un seul client », présentés comme moins résilients et moins pérennes.

Chiffres marquants : environ 250 MW IT commercialisés (400 à 450 MW raccordés) ; ratio de 100 MW pour 1 milliard d'euros ; effet de levier « pour chaque euro investi par Digital Realty, nos clients en investissent quatre ». Sur la souveraineté, deux données clés pour la commission : les administrations pèsent moins de 2 % du CA France et « les clients certifiés SecNumCloud [...] représentent moins de 5 % de notre chiffre d'affaires ». Il annonce que cette part devrait croître. Sur l'extraterritorialité (enjeu Cloud Act), il confirme sans détour que la maison-mère Digital Realty Inc. (Austin, Texas, cotée au NYSE) répond aux lois américaines. Sur l'énergie, sa thèse est que « la France [...] dispose d'un excès de production électrique pour au moins les deux ou trois décennies à venir » (20 % exportés, 95 TWh), le vrai goulot étant le raccordement/distribution, qu'il propose d'arbitrer via la CRE en passant du « premier demandeur, premier servi » au « projet mature, projet servi ». Sur l'eau, la quasi-totalité des sites tourne en boucle fermée ; deux exceptions (tour réfrigérée à Marseille, 56 000 m³/an ; adiabatique parisien, 20 000 m³) et une innovation soutenue par l'Ademe (pompage de la cunette de la mine de Gardanne, refroidissement sans électricité 99,4 % du temps).

Les enjeux et confrontations

L'audition oppose un cadrage industriel-optimiste à un cadrage critique de la rapporteure Cyrielle Chatelain (présidence de séance : Isabelle Rauch, vice-présidente). Trois points de friction structurent l'échange.

Sur la donnée, à la présidente qui craint que la France ne devienne un simple « territoire d'hébergement », Coquio relativise toute souveraineté par la localisation : « on ne peut pas forcément parler d'une territorialité de la donnée, car elle circule à une vitesse extrême. Nous n'avons aucune idée de l'endroit où elle se trouve à un instant donné ». Argument qui sape en partie le présupposé des politiques de territorialisation.

Sur l'énergie, Chatelain conteste frontalement : « la capacité de production est finie. Au niveau européen, la consommation d'électricité prévue pour les data centers [...] pourrait dépasser la capacité de production française », d'où des questions de « critères d'attribution » et de « politiques publiques ».

Sur la plus-value territoriale, la rapporteure démonte méthodiquement la comparaison de Coquio avec un aéroport : un aéroport génère des retombées induites (taxis, hôtels, commerces, stewards) que le data center, faiblement intensif en emplois, n'a pas, « puisque les personnes qui exploitent la donnée peuvent travailler aussi bien à Besançon que partout ailleurs ». Coquio défend 600 emplois créés à Marseille (dont 150 CDI) et 120 à 170 personnes/jour par site. Sur les clients, elle relève l'écart entre les 50 % d'extra-européens qu'il avance et le chiffre courant de « 80 % de l'activité de cloud [...] opérée par des acteurs extra-européens », et sollicite une réponse écrite — qu'il renvoie au « secret des affaires ».

Ce que l'audition apporte au dossier

Elle établit un aveu net d'extraterritorialité (la structure de tête de l'opérateur leader en France est soumise au droit américain) et documente la faiblesse de la part souveraine certifiée (SecNumCloud < 5 %, public < 2 %). Elle apporte une doctrine originale : la souveraineté passe par les infrastructures physiques sur le sol national, la résilience par la diversité des solutions, mais la donnée elle-même échapperait à toute maîtrise territoriale. Position atypique enfin d'un industriel qui refuse la dérégulation environnementale — « les directives européennes vont dans le bon sens » — et ne réclame qu'une simplification administrative des permis, à rebours de nombreux acteurs du secteur.