La part du citoyen

13 mai 2026 · réunion n°45

Audition, ouverte à la presse, de M. Cédric O, ancien secrétaire d’État chargé du numérique

M. Cédric OCédric O

Qui est auditionné

M. Cédric O est entendu comme ancien secrétaire d'État chargé du numérique (conseiller à l'Élysée et à Matignon de 2017 à 2019, puis secrétaire d'État jusqu'en mai 2022). Le président Latombe rappelle en préambule qu'il est devenu en avril 2023 cofondateur et actionnaire de Mistral AI (via sa société Nopeunteo), avec un rôle de conseiller en affaires publiques jusqu'en février 2024, avant de créer sa propre entreprise d'IA dans l'éducation, destinée « aux parents directement » (une trentaine de personnes, modèles spécialisés mais non produits). Il prête serment. Il parle donc à trois titres emmêlés — ancien ministre, cofondateur de Mistral, entrepreneur — angle qu'il assume tout en précisant « je ne parle pas au nom de Mistral ». L'audition prend la forme d'un tête-à-tête serré avec la rapporteure Cyrielle Chatelain (groupe écologiste), qui mène puis préside la séance après le départ de Latombe ; aucun autre député n'intervient.

La substance

Sa thèse centrale, martelée : « le premier problème auquel se heurte la souveraineté européenne, c'est l'argent ». Avant la régulation et avant la technologie, c'est le financement privé qui manque. Il l'illustre par des ordres de grandeur : OpenAI a levé « 180 milliards d'euros » pour une IA qui est « l'électricité et la vapeur de demain » ; Yann Le Cun a levé « 1 milliard sur une simple idée » mais devra en lever 15, introuvables en Europe ; l'épargne française pèse « 6 600 milliards d'euros en 2025 » mais s'oriente vers l'immobilier et les obligations d'État plutôt que vers l'avenir. D'où deux leviers : le marché unique des capitaux et l'orientation de l'épargne, sur le modèle des fonds de pension américains. Il défend le prélèvement forfaitaire unique comme « la décision la plus importante pour l'écosystème technologique français des deux quinquennats », d'« un impact monstrueux » (investissements tech passés de 2 à 15 milliards, 35 licornes contre 2-3 en 2017).

Sur le cloud, il pose le retard européen comme « l'un des plus gros problèmes » de souveraineté : dépendance à 80 % aux hyperscalers, position de « gatekeeper » de qui maîtrise l'infrastructure, illustration piquante — « l'Assemblée nationale utilise Zoom ». Il défend la vision française du SecNumCloud contre la position allemande jugée trop ouverte aux opérateurs extra-européens, note que le débat progresse « principalement grâce — si je puis dire — au président Trump », et rappelle le tabou géopolitique : le parapluie nucléaire américain sur l'Europe de l'Est bride toute souveraineté commune. Il plaide une commande publique réservée aux acteurs européens et, dans le régalien (santé, défense), des « règles plus dures pour les achats publics », car « le gouvernement américain pourrait choisir demain d'éteindre la lumière ». Il identifie deux briques encore européennes à défendre « de toutes nos forces » : ASML et la 5G. Sur l'IA, il critique frontalement l'AI Act pour avoir régulé « la technologie elle-même et non ses usages » (analogie du marteau de Luc Julia), là où réguler par le risque et la taille — comme le DSA/DMA — serait légitime.

Les enjeux et confrontations

L'audition est un duel argumentatif nourri. Chatelain conteste sa hiérarchie « financer avant réguler » et son refus de la dichotomie services/infrastructures : elle objecte que Doctolib « semble dépendre énormément de services américains » (AWS), que Sorare, soutenue par un article de la loi Sren, est en liquidation, que Mistral est « sans doute l'un des seuls » acteurs vraiment structurants. Il maintient, campant sur ses exemples (Criteo, Mirakl, Qonto, la « stack » du livreur de pizzas). Le point le plus sensible est déontologique : elle l'interroge sur son passage du gouvernement à Mistral « à la fin de la négociation » des textes européens. Il corrige — « c'est moi qui l'ai négocié » (le DSA) — situe les dispositions litigieuses de l'AI Act à septembre 2023 et affirme « mes positions n'ont pas changé d'un iota ». Échange tendu aussi sur les retraités américains enrichis par les start-up françaises, la rapporteure coupant court au « débat sur les inégalités » — pointe implicite vers le PFU.

Ce que l'audition apporte

Elle livre une doctrine assumée et clivante : la souveraineté est d'abord un problème de capital, non de droit ; réguler « arrivera toujours trop tard » et « sans entreprises profondément européennes, on ne défendra pas les valeurs européennes ». Aveu politique fort d'un ancien ministre : « les grandes entreprises américaines ont davantage façonné notre avenir que le législateur lui-même ». Elle pointe des responsabilités (fiscalité du capital, épargne mal orientée, AI Act mal conçu) et éclaire le débat SecNumCloud par sa dimension géopolitique. Le tout est à lire au prisme de son triple positionnement — ministre passé, cofondateur de Mistral, entrepreneur de l'IA — que la rapporteure n'a cessé de mettre en tension.