Serge Abiteboul
Role dans la commission : Personne auditionnee
Biographie
Serge Abiteboul, né le 25 août 1953 à Paris, est un informaticien français, chercheur à l'École normale supérieure (Paris) et directeur de recherche émérite à l'Inria (Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique). L'identification est établie sans ambiguïté : la commission l'auditionne sous ce titre exact, aux côtés de Gilles Dowek, en qualité de co-auteur de l'ouvrage Le temps des algorithmes, qu'il a effectivement signé avec Dowek (Le Pommier, 2017).
Formation. Diplômé de Télécom Paris, docteur de l'université de Californie du Sud (University of Southern California), titulaire d'une thèse d'État de l'université Paris-Sud.
Parcours de recherche. Il entre à l'Inria en 1982 (centre de Rocquencourt) et y fait l'essentiel de sa carrière ; il est aujourd'hui directeur de recherche émérite et membre de l'équipe Valda à l'ENS Paris. Professeur invité à Stanford (1995-1997) puis à Oxford, il occupe en 2011-2012 la chaire annuelle Informatique et sciences numériques du Collège de France. Il cofonde en 2000 la société Xyleme. Ses travaux portent sur la gestion des données, de l'information et des connaissances, en particulier sur le Web : bases de données relationnelles et objet, bases de données actives, gestion distribuée des données.
Fonctions publiques et de régulation. Membre du Conseil national du numérique (à partir de 2013 ; les sources situent la fin de mandat entre 2016 et 2017). En 2019, il co-dirige la mission gouvernementale Régulation des réseaux sociaux – expérimentation Facebook, dont le rapport Créer un cadre français de responsabilisation des réseaux sociaux est remis au secrétaire d'État chargé du numérique (avec notamment Benoît Loutrel, Frédéric Potier et Côme Berbain). Nommé par le président de l'Assemblée nationale au collège de l'Arcep le 15 janvier 2018 (succédant à Jacques Stern), pour un mandat de six ans non renouvelable — soit jusqu'en 2024.
Distinctions. Membre de l'Académie des sciences (élu en 2008, section Sciences mécaniques et informatiques), membre de l'Academia Europaea (2011), ACM Fellow, ACM SIGMOD Innovation Award (1998), prix Milner de la Royal Society (2013).
Publications et médiation. Cofondateur et animateur du blog Binaire (médiation scientifique en informatique), commissaire de l'exposition Terra Data (2017-2018). Outre Le temps des algorithmes (avec Gilles Dowek, Le Pommier, 2017), il a publié Nous sommes les réseaux sociaux (avec Jean Cattan, Odile Jacob, 2022), ainsi que des romans et essais.
Dans la commission
Auditionné le 23 avril 2025 (cr05a), en ouverture de la réunion n° 5, conjointement avec Gilles Dowek, sous la présidence d'Arthur Delaporte. Six interventions relevées : c'est une audition d'experts du numérique, pas de spécialistes de la santé mentale — limite qu'il pose lui-même.
Sa thèse. TikTok n'a rien d'exceptionnel dans son modèle : il est calqué sur les modèles américains (Facebook, Instagram), sa seule spécificité étant un algorithme de recommandation particulièrement efficace pour cerner les goûts. Le problème n'est donc pas chinois, il est structurel — et le vrai levier est la transparence, la régulation effective et la sortie des silos. Il ouvre d'ailleurs sur son propre rapport à la plateforme : « Si j'en crois mes amis, cela me fait gagner plusieurs heures par jour car TikTok est extrêmement addictif. » (cr05a)
Positions clés défendues :
- Rigueur scientifique avant tout — c'est sa position la plus tranchée dans le dossier. Il distingue science solide et études pseudo-scientifiques à visée idéologique (citant le cas d'une étude écrans-autisme retirée) et refuse d'affirmer ce qui n'est pas établi : « Je me contenterai de dire qu'il y a des effets négatifs, qu'on mesure mal. » (cr05a). Sur l'addiction, le dossier note que Gilles Dowek le nuance : l'algorithme encourage la connexion prolongée par des nudges, mais le mot « addictif » doit être employé avec rigueur scientifique et non comme une opinion.
- Responsabilité particulière liée au jeune public — « Le fait d'être un réseau très populaire chez les enfants donne une énorme responsabilité, parce que c'est le moment où se forment un caractère et une identité. » (cr05a)
- Opacité de l'algorithme — « Suivant quels critères ? On ne sait pas car c'est un secret industriel. » (cr05a) Et cette opacité est aggravée par l'instabilité : « On sait que la recette du Coca-Cola ne bouge pas, mais les algorithmes de recommandation des réseaux sociaux peuvent être modifiés presque au jour le jour. » (cr05a) — d'où la limite qu'il assigne aux travaux des chercheurs : « aussi sérieuses soient-elles, les mesures qu'ils réalisent – je pense à l'étude en boîte noire des logiciels – ne seront peut-être plus vraies trois mois après. » (cr05a)
- Effet de bulle — « Devant un réseau social, on a l'impression qu'on vous présente quelque chose d'universel, puisqu'il y a plus de 1 milliard d'utilisateurs. Or ce n'est pas du tout le cas, car la vision qui vous est proposée est vraiment biaisée selon vos goûts et vos choix sur la plateforme. » (cr05a), illustré ainsi : « Si vous avez tendance à croire que la Terre est plate, ou si simplement vous vous posez la question, vous allez d’un seul coup être inondé de vidéos « platistes » qui vont vous maintenir dans l’erreur – et sans que vous en ayez conscience. » (cr05a)
- Chine, ByteDance et souveraineté — un renvoi dos à dos. Il affirme l'accès chinois aux données : « Les lois en Chine permettent au gouvernement d'accéder à toutes ces données. Personne n'a vraiment de doute à ce sujet. » (cr05a) ; il rapporte que « Dans le passé, TikTok a bloqué des contenus désapprouvés par les autorités chinoises – par exemple des vidéos de soutien aux Ouïghours. » (cr05a) et que « Plus perturbant encore, ByteDance a développé en Chine un système de notation sociale. » (cr05a). Mais il applique immédiatement le même raisonnement aux États-Unis (Cloud Act) : « toutes les données recueillies par le biais des réseaux sociaux américains, tels que Facebook ou Instagram, ainsi que par l'intermédiaire de Google peuvent être utilisées par un pays dont on peut se demander s'il est encore un ami. » (cr05a). Il relativise enfin l'enjeu stratégique des réseaux sociaux : « si on ne peut pas vivre sans les systèmes d'exploitation des téléphones, sans les logiciels du cloud et sans l'IA (intelligence artificielle), on pourrait vivre sans les réseaux sociaux. » (cr05a). Sur le rachat de TikTok : « ByteDance, la maison mère, serait réticente à vendre TikTok à une société étasunienne car elle risquerait de perdre l'avantage que lui donne son algorithme de recommandation. » (cr05a)
- Profilage — « Des études, réalisées à partir de Facebook et non de TikTok, montrent que l'on peut détecter, avec un taux de réussite très élevé, proche de 100 %, les positions politiques, les croyances religieuses et l'orientation sexuelle des personnes très actives sur la plateforme. » (cr05a) ; « l'algorithme d'analyse des comportements va assez loin dans l'identification des émotions des utilisateurs. » (cr05a)
- Responsabilité humaine, pas machinique — l'algorithme est écrit, vérifiable et modifiable par des humains ; la responsabilité incombe à ceux qui le conçoivent et l'utilisent, contre l'idée reçue de machines autonomes : « chez Facebook – je suppose qu'il en va de même chez TikTok –, l'algorithme ne peut pas décider de fermer un compte : il ne peut que le proposer, la décision revenant à une personne. » (cr05a)
- DSA : un progrès insuffisant — « Si le DSA contient de nombreuses dispositions satisfaisantes, son application m'inquiète. » (cr05a). Il juge la centralisation à Bruxelles irréaliste et conteste le critère du pays d'établissement : « cette dernière a maintenu le critère de l'État d'origine, ce qui revient à faire peser la responsabilité exclusive, en la matière, sur l'Irlande. Cette solution n'est pas acceptable. » (cr05a) — il plaide pour impliquer les pays de destination et les grands États.
- Interopérabilité contre la concentration — « l'utilisateur de ces plateformes ne se voit offrir aucun choix en matière de modération et de recommandation : il est peu ou prou considéré comme une marchandise. » (cr05a), avec une piste concrète : « Pour remédier à cet écueil, il existe des solutions techniques telles qu'ActivityPub, qui permet à des réseaux sociaux d'échanger des informations. » (cr05a)
- Modèle économique alternatif — il conteste toute fatalité de la revente des données : selon lui, un abonnement de 5 à 10 euros par mois rapporterait autant, et un modèle sans exploitation des données personnelles est possible (cr05a).
Sources
- https://fr.wikipedia.org/wiki/Serge_Abiteboul
- https://en.wikipedia.org/wiki/Serge_Abiteboul
- http://abiteboul.blogspot.com/p/serge-cv.html
- https://www.arcep.fr/actualites/actualites-et-communiques/detail/n/le-president-de-lassemblee-nationale-nomme-serge-abiteboul-au-college-de-larcep.html
- https://www.academie-sciences.fr/serge-abiteboul
- https://www.inria.fr/en/serge-abiteboul-1
- https://www.college-de-france.fr/en/chair/serge-abiteboul-computer-sciences-and-digital-technologies-annual-chair
- https://www.economie.gouv.fr/remise-rapport-mission-regulation-des-reseaux-sociaux
- https://documentation.insp.gouv.fr/insp/doc/SYRACUSE/114455/creer-un-cadre-francais-de-responsabilisation-des-reseaux-sociaux-agir-en-france-avec-une-ambition-e
- https://www.odilejacob.fr/catalogue/sciences/informatique/nous-sommes-les-reseaux-sociaux_9782415001704.php
- https://www.eyrolles.com/Informatique/Livre/le-temps-des-algorithmes-9782746511750/
- https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/opendata/CRCANR5L17S2025PO867384N005.html