Qui est auditionné et à quel titre
M. Yannick Carriou, président-directeur général de Médiamétrie, ouvre les travaux de la commission d'enquête sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs, une semaine après sa réunion constitutive. Il n'est ni chercheur en santé mentale ni acteur du numérique : il dirige l'organisme de mesure d'audience des médias français, entreprise « qui appartient à son marché », à gouvernance partagée, dont l'objet déclaré « n'est pas de gagner de l'argent mais d'offrir aux acteurs une mesure indépendante et neutre ». Au titre de la déclaration d'intérêts, il précise que le volume d'affaires entre Médiamétrie d'une part, TikTok et ByteDance de l'autre, est « assez faible » : dernière commande en 2020, 18 000 euros. Ce profil explique intégralement sa posture : il apporte des chiffres d'usage et refuse d'interpréter les effets — « Le métier de Médiamétrie est de mesurer les usages, donc je m’abstiendrai de tout commentaire au-delà de cet aspect. Les experts que vous recevrez compléteront utilement mon diagnostic factuel et plat. »
La substance
Sa thèse centrale est méthodologique avant d'être substantielle : légiférer suppose des données mesurées, pas des impressions. Il ouvre par une mise en garde contre la « sociologie de proximité », qui pousse à « tirer des conclusions à partir du comportement de nos enfants ou de nos voisins », et disqualifie les approches déclaratives, aux résultats « aléatoires et imprécis ». L'instrument qu'il décrit, Internet Global, repose sur un panel de 20 000 Français équipés de logiciels meters installés sur mobile, tablette et ordinateur, recalé sur les logs de connexion fournis par l'ACPM. Le panel ne mesure les mobiles qu'à partir de 11 ans, âge où l'enfant est réputé posséder son premier téléphone.
Les chiffres attribués à Médiamétrie : les 11-17 ans qui vont sur internet y passent 4 h 38 par jour, « soit environ trois fois plus que sur n’importe quel autre média » ; 64 % de ce temps va aux réseaux sociaux et messageries (contre 30 % chez les 50-64 ans) ; 70 % des 11-17 ans y accèdent chaque jour, pour 3 h 11 en moyenne. Entre 2020 et 2025, ce temps a crû de plus de 50 % (11-17 ans) et de près de 80 % (15-24 ans), le covid ayant joué un rôle d'accélérateur dont il anticipe qu'il ne se reproduira pas « dans des proportions similaires ». En couverture quotidienne chez les 11-17 ans, Snapchat domine (60 %) devant Instagram (42 %), WhatsApp (41 %) et TikTok (40 %) ; TikTok a néanmoins « plus que quadruplé son audience » depuis 2020, la plus forte progression. En durée, l'écart est le point le plus commenté : 1 h 28 sur TikTok contre 46 minutes sur Instagram chez les adolescents — « même si le nombre d’utilisateurs quotidiens des deux réseaux est comparable, les jeunes qui utilisent TikTok y restent près de deux fois plus longtemps ». Carriou ne rattache ce constat à aucun mécanisme de design. Il insiste en revanche sur la duplication : 97 % des utilisateurs de TikTok ont aussi visité Instagram dans le mois, l'usage de TikTok « duplique beaucoup » et s'ajoute aux autres plateformes.
Les enjeux et les confrontations
L'audition se joue moins sur des désaccords que sur les limites de l'instrument, que Carriou rappelle systématiquement. Il n'a « aucune information concernant le contrôle parental » ; il ne mesure pas les inscriptions, seulement la consommation — « un enfant peut tout à fait utiliser le compte TikTok d’un de ses parents, voire pirater un compte » —, ce qui laisse sans réponse la question de la rapporteure Laure Miller sur les moins de 13 ans ; il ne connaît ni la nature des contenus ni les lieux d'usage. D'où sa métaphore centrale : « notre travail permet de mesurer le nombre de fois où les gens entrent dans une maison au cours de la journée et combien de temps ils y restent, mais pas de savoir ce qu’il s’y passe ». Seuls les éditeurs le pourraient.
Deux frictions. M. Emmanuel Fouquart (RN) déduit des courbes horaires que « le sommeil réel ne dépasse pas trois heures » ; Carriou et le président Arthur Delaporte corrigent la lecture — la courbe agrège une population, pas un individu. M. Stéphane Vojetta (EPR) relève qu'une affirmation sur Snapchat relevait de l'intuition ; Carriou concède : « Vous avez raison : j’ai peut-être manqué de rigueur scientifique. » Enfin, quand M. Thierry Perez (RN) demande de superposer courbes de santé mentale et de consommation, c'est Delaporte qui écarte la demande : ce rôle ne revient pas à Médiamétrie, la commission le fera avec des chercheurs.
Ce que l'audition apporte
Un socle quantitatif d'exposition — volumes, durées, croissance, hiérarchie des plateformes — que la commission pourra opposer aux estimations déclaratives, assorti de trois garde-fous posés par le témoin lui-même : ne pas isoler TikTok des usages cumulés, ne pas lire une courbe agrégée comme un comportement individuel, ne pas attendre de la mesure d'audience qu'elle dise quoi que ce soit des contenus ou des effets. La doctrine défendue est celle du mesureur neutre ; la responsabilité pointée, celle des éditeurs, seuls détenteurs de l'information sur ce qui est réellement consommé.