La part du citoyenTikTok et les mineurs

23 avril 2025 · réunion n°4

Audition — Mme Rayna Stamboliyska, consultante, experte en gestion des risques, cyber-sécurité et affaires européennes, présidente de RS Strategy, auteure de l’ouvrage La face cachée d’Internet

RSRayna Stamboliyska

Qui parle, et à quel titre

Rayna Stamboliyska est consultante, présidente de RS Strategy, spécialiste de la gestion des risques, de la cybersécurité et des affaires européennes, auteure de La face cachée d'Internet et enseignante à Sciences Po Paris. Première des trois personnes entendues lors de la réunion n°4, elle ouvre son propos en déclarant n'avoir « aucun conflit d'intérêts » et précise ne prendre « aucun engagement avec des partenaires technologiques », ce qui lui permet selon elle de s'exprimer « sans crainte d'être pénalisée par certaines prises de position ». Ce profil situe son angle : elle n'aborde pas TikTok par la clinique ou la psychologie de l'adolescent, mais par la cybersécurité, le droit européen et la statistique — trois lentilles qui la conduisent à des positions plus prudentes que celles d'une partie de ses interlocuteurs.

La substance

Son diagnostic d'ouverture est un manque d'outillage : les efforts de protection en ligne visent les organisations, pas les personnes. « Il existe certes le contrôle parental, mais l'ingénierie est peu mobilisée pour traduire des cadres juridiques tels que le règlement (UE) 2016/679 » au bénéfice des publics individuels. Le RGPD a fait émerger des technologies de protection de la vie privée (PETs), mais l'ensemble reste selon elle balbutiant, la priorité du « discours dominant » étant de « donner l'impression de respecter les règles ».

Elle met en garde contre le réflexe prohibitif : « de nombreuses personnes, dont des élus, veulent interdire et verrouiller ceci ou cela et les poncifs se multiplient sur le fait que tout est la faute d'internet ou des jeux vidéo. Il faudrait au contraire approfondir la réflexion et chercher de quoi la situation actuelle est le symptôme. » Sur les contenus « pro-ana », elle rappelle que ces espaces préexistent à TikTok et s'appuie sur les sociologues Antonio Casilli et Paola Tubaro pour soutenir qu'il ne faut pas les interdire, car ils constituent un élément de socialité et de soutien : « Tout n'est pas blanc ou noir. » Elle cite un article de chercheurs italiens qui, dit-elle, « soulignent également le soutien que ces plateformes, y compris TikTok, peuvent apporter à la guérison ».

Ce qui a changé, selon elle, tient à « la volumétrie et à la viralité des contenus, ainsi qu'à l'utilisation de l'image et de la vidéo, notamment sur TikTok », là où les forums d'il y a dix ans étaient textuels — « l'impact de ce que l'on voit est beaucoup plus fort ».

Sur la régulation, elle juge le DSA « très intéressant » sur le papier mais la réalité « plus nuancée ». Chiffre marquant qu'elle avance : après les premiers rapports d'audit publiés fin 2024, « parmi les grandes plateformes, seule Wikipédia a obtenu une note positive de la part d'auditeurs indépendants. X, Meta avec Instagram et Facebook, ou TikTok ont des notes négatives ». Mais « ce n'est pas le cas de 99 % des gens » de les lire — d'où un « plafond de verre ». Elle critique le mécanisme de l'autorité chef de file du RGPD, « pratiquement toujours l'autorité irlandaise », qui « a tendance à se montrer conciliante » envers les plateformes, et cite la plainte grecque portée par Noyb et Max Schrems pour « provoquer un contrôle de TikTok concernant le transfert de données à caractère personnel vers la Chine ». Sa doctrine : le déficit est d'application, pas de législation. « La loi n'est pas une option. »

Ce qui se joue

L'échange le plus tendu est méthodologique. La rapporteure Laure Miller pose frontalement la question centrale de la commission : « établiriez-vous un lien de causalité direct entre l'utilisation de TikTok par un enfant ou un adolescent et la dégradation de sa santé mentale ? » Réponse : « J'ai fait beaucoup de statistiques dans ma carrière et je suis assez réticente à parler de lien de causalité. » Elle enchaîne néanmoins sur des effets documentés par des études (dont Amnesty International) sur la dépréciation de l'image de soi, et sur le regain de chirurgie plastique après l'exposition à des influenceuses. Le président Arthur Delaporte, lui, cherche à faire répartir les responsabilités ; elle répond « la responsabilité est partagée » entre parents, plateformes, législateur et acteurs de santé publique.

Deux propositions de députés sont accueillies avec réserve. À M. Thierry Sother (SOC), qui suggère un affichage type nutri-score, elle oppose que le marquage seul n'arrête personne : « lorsqu'un film est marqué comme réservé aux plus de 18 ans […] je le regarde quand même. » À M. Thierry Perez (RN), qui juge TikTok « une catastrophe sociétale et psychologique » et propose l'IA pour bloquer les moins de 13 ans, elle répond « je serai donc assez prudente s'agissant de son utilisation ». La question de Mme Isabelle Rauch (HOR) sur la différenciation filles/garçons reste sans réponse directe, mais l'auditionnée avait déjà insisté sur les garçons et la manosphère (Andrew Tate). Elle indique par ailleurs avoir « quelques idées » sur les sanctions, tout en estimant que « ce n'est peut-être pas le lieu pour les exprimer » ; la rapporteure l'invite à s'exprimer.

Ce que l'audition apporte

Un contrepoint de méthode sur le cœur du mandat de la commission (corrélation ≠ causalité), une nuance à décharge sur les communautés « pro-ana », et surtout un déplacement du problème : l'auditionnée pointe moins un vide législatif que la faiblesse des autorités de contrôle et l'obstruction alléguée de TikTok à l'accès des chercheurs pourtant prévu par le DSA. « Si nous fixons de nouvelles obligations, comment nous assurer qu'elles seront respectées ? C'est le véritable enjeu. »