Qui parle, et à quel titre
Marie-Christine Cazaux et Catherine Martin sont éducatrices spécialisées et membres du collectif Mineurs, éthique et réseaux (Meer). Elles sont entendues sous serment, en audition conjointe, sous la présidence d'Arthur Delaporte, qui les présente comme exerçant « une vigilance particulière sur certains influenceurs » et ayant saisi la Miviludes. Leur légitimité n'est ni académique ni institutionnelle : elle repose sur une veille bénévole de terrain menée depuis près de deux ans, adossée à une pratique professionnelle auprès de mineurs. Le collectif s'est constitué en 2023 après la promotion, par l'influenceuse Ophenya, d'une application de rencontre pour les 10-21 ans. Ce profil explique la nature de leurs apports : des observations qualitatives, des cas nominatifs et des expérimentations artisanales (comptes fictifs, tests d'algorithme), plutôt que des données quantifiées ou des travaux de recherche. Elles revendiquent un ancrage dans les circuits officiels de signalement : plus d'une centaine de signalements à Pharos, une quinzaine d'informations préoccupantes, un signalement au titre de l'article 40 et une saisine de la Miviludes.
La substance
La question fondatrice du collectif est posée d'emblée : « au-delà des problématiques liées à l’algorithme de TikTok, les créateurs de contenu ont-ils une responsabilité directe sur la santé mentale des mineurs ? ». Le cas Ophenya (5 millions d'abonnés à l'époque, engagée sur le harcèlement scolaire et « légitimée dans son combat par le Gouvernement ») sert de « maître étalon », les auditionnées précisant que « notre objectif n’est nullement de lui faire un procès ».
Leur thèse centrale vise la plateforme : « La question centrale qui se pose est celle de la responsabilité de TikTok dans cette situation, responsabilité que nous estimons engagée aux trois niveaux que sont l’algorithme, la monétisation et la modération. » Sur l'algorithme, elles décrivent des bulles de contenu privilégiant les émotions fortes négatives, et un mécanisme selon lequel « le temps passé à regarder la vidéo, souvent dû à un état de sidération, est interprété par l’algorithme comme un intérêt pour ce type de contenu » — d'où, selon Catherine Martin, une prolifération de contenus problématiques. Marie-Christine Cazaux y voit « un algorithme centré sur la performance et non sur la qualité ou l’éthique ». Deux tests sont rapportés : une recherche « papillomavirus » dérivant vers des remèdes au citron et au safran, puis vers des deep fakes ; un compte neuf sans préférence se voyant proposer immédiatement le streamer Nasdas.
Sur la monétisation, elles avancent une monnaie virtuelle « accessible dès mille abonnés » et convertible en euros au seuil de monétisation, « généralement fixé à dix mille abonnés », qui pousserait des mineurs à multiplier les lives et à offrir des cadeaux virtuels à leurs influenceurs. Cazaux dit avoir elle-même expérimenté un live pour gagner des abonnés (cinquante en dix minutes). Sur la modération, le chiffre-clé : leurs signalements auraient été « rejetés dans plus de 90 % des cas » ; pour des contenus qualifiés par elles de pédopornographiques, « TikTok a systématiquement répondu qu’aucune infraction n’était constatée ». Leurs recommandations : justification d'âge pour accéder aux lives, vérification humaine systématique des signalements concernant des mineurs, lien direct vers Pharos dans l'application, messages de prévention insérés dans les contenus « santé/coaching » financés par la plateforme. Interrogées sur l'âge d'accès, elles jugent, après la décision australienne, que « fixer la limite à seize ans nous semble être un minimum nécessaire ». Le DSA et la dimension ByteDance/Chine ne sont pas abordés dans cette audition.
Ce qui se joue
Le président Delaporte pousse à la consolidation probatoire : « Disposez-vous de données chiffrées plus précises à nous communiquer ? ». La réponse marque la limite de l'exercice : « Nous avons fini par ne plus comptabiliser précisément les signalements, car cela devenait décourageant », Cazaux invitant les députés à « tenter l’expérience par vous-même ». Le chiffre des 90 % reste donc une estimation d'observation, non auditée. La rapporteure Laure Miller cherche, elle, la spécificité de TikTok et demande quels influenceurs devraient être bannis : les auditionnées ne fournissent pas de liste de bannissement mais citent nommément des comptes (Laprofdesréseaux, ArrêteLouloute), accusations portées sous serment et non tranchées par la commission. Thierry Perez (RN) oriente vers le rôle des parents puis vers l'interdiction, qu'il présente comme « la solution la plus efficace » ; Catherine Martin refuse ce déplacement — « Il est donc déraisonnable d’attendre des parents qu’ils assurent seuls cette surveillance exhaustive » — et Cazaux plaide une mise en œuvre progressive, comparée à l'interdiction du tabac dans les lieux publics.
Apport au dossier
L'audition verse au dossier une chronique de terrain sur l'emprise et le copycat, documentée selon les critères de la Miviludes, et un contraste explicite entre l'inertie prêtée à TikTok et l'efficacité prêtée aux canaux publics (Pharos, Crip, Point de Contact), assorti d'une demande de saisine de la Haute Autorité de santé. Elles concèdent la difficulté technique de détecter un mineur en live, l'existence de contenus éducatifs de qualité, et estiment le problème soluble puisque « d’autres plateformes, telles que YouTube, ont su réduire la prévalence de ces contenus » — tout en rappelant que « la responsabilité est partagée » entre plateformes, agences et créateurs.