Qui est auditionné
Audition tenue à huis clos, le compte rendu préservant l’anonymat des personnes entendues : trois adolescents — désignés dans le verbatim Mme X, M. Y (17 ans) et M. Z (bientôt 17 ans) — victimes ou proches de victimes de contenus mortifères en ligne, accompagnés de Maître Laure Boutron-Marmion, avocate au barreau de Paris, fondatrice du collectif Algos victima. (Le titre officiel de la réunion mentionne « MM. X et Y, et Mme Z » ; les prises de parole du compte rendu attribuent les rôles comme ci-dessus.) L’avocate annonce d’emblée que « Les enfants témoigneront de manière spontanée », tout en se réservant de les faire rebondir sur certains points ; c’est elle, et non les mineurs, qui prête serment. Le président Arthur Delaporte justifie le huis clos par l’âge des témoins et la protection de leur parole. Il s’agit donc d’une audition de témoignage vécu, non d’expertise : ce qui y est affirmé relève du récit personnel, non d’une démonstration scientifique, et aucun représentant de la plateforme n’est présent pour y répondre.
La substance
Les trois récits décrivent une mécanique commune. Mme X raconte des débuts anodins — « de musique, d’art, de crochet, de cinéma » — puis une bascule : « de fil en aiguille, ces contenus se sont obscurcis ». Elle relate des tentatives de suicide, des scarifications, vingt-cinq semaines d’hospitalisation sur deux ans et demi, et dénonce les « tutos qui expliquent comment se faire du mal, comment faire un nœud pour se pendre ». Elle apporte elle-même une nuance essentielle : « j’allais déjà un peu mal avant d’aller sur TikTok, mais cela s’est aggravé avec ces contenus ». M. Y témoigne du suicide de sa grande sœur : « Ma grande sœur s’est pendue en février 2024 », et impute ce décès aux réseaux — « cette idée de se pendre ne lui est pas venue toute seule » —, affirmation d’un frère endeuillé et non un lien établi. Il décrit ensuite « passer chaque soir une heure ou une heure et demie à regarder toutes les vidéos qui étaient proposées » sur le téléphone de sa petite sœur de 14 ans, pour nettoyer son fil. M. Z, déclaré en dépression en décembre 2023, dit : « Je suis tombé sur une vidéo qui prônait l’automutilation », puis évoque deux tentatives de suicide et des hospitalisations, tout en reconnaissant avoir activement cherché ces contenus au moyen de hashtags codés — Mme X, à l’inverse, précise : « Je n’ai jamais vraiment cherché ce genre de contenus ».
Chiffres et éléments marquants, attribués aux témoins : « Sur une vingtaine de contenus signalés dans les trois derniers mois, un ou deux ont été supprimés définitivement » (Mme X) ; la réponse type reçue après signalement, « la vidéo n’enfreint aucune règle de la communauté » ; le contournement de la modération par émojis, « le drapeau suisse pour parler du suicide, le zèbre des scarifications » ; une inscription à TikTok en sixième, « je devais donc avoir 11 ans » (M. Y) ; enfin, issue d’un sondage informel de son entourage, l’affirmation que « 99 % d’entre eux me répondaient qu’eux aussi avaient été victimes de TikTok » (Mme X).
Les enjeux et les confrontations
Le point de tension n’oppose pas les témoins aux députés, mais les députés à l’ambivalence des témoins. Tous refusent l’interdiction : « Il ne servirait à rien de supprimer les réseaux sociaux, parce qu’ils peuvent être très positifs et instructifs » (M. Y) ; ils invoquent l’apprentissage, l’information, le métier de créateur de contenus, et le « décalage » social qu’entraînerait une déconnexion. Sur l’âge, ils se contredisent frontalement : « À 13 ans, on peut être plus mature que certaines personnes de 15 ans » (M. Y) contre « à 13 ans, on n’a pas encore les armes pour affronter ce monstre qu’est TikTok » (Mme X). La rapporteure Laure Miller teste l’hypothèse d’un seuil relevé — « par exemple avant l’entrée au lycée » — et pose sa ligne de fond : les plateformes « sont actuellement considérées comme de simples hébergeurs de contenus et se retranchent derrière une prétendue neutralité ». Kévin Mauvieux (RN) pousse le plus loin, suggérant que l’attachement des victimes signerait une dépendance : « Comment expliquez-vous que vous, qui avez vécu le côté très noir de TikTok, souhaitiez conserver son accès aux enfants à partir de 13 ans » ? Arthur Delaporte élargit le périmètre : « Est-ce que l’on interdit YouTube, WhatsApp et Telegram ? » — M. Z répond en visant TikTok, Instagram et Telegram, M. Y en désignant TikTok, Instagram et Snapchat. Anne Genetet (EPR), médecin de formation, déplace la focale vers les adultes — « un sacré abîme entre le monde des adultes et celui des plus jeunes » — et fait reconnaître l’existence de contenus bénéfiques (soutien scolaire, que Mme X dit avoir utilisé).
Ce que l’audition apporte
Elle place la parole des premiers concernés à côté de celle des professionnels déjà entendus, dont la rapporteure dit que ces témoignages font écho. Elle formule une doctrine simple : la vérification d’âge par simple case à cocher est jugée inopérante — « pour aller sur TikTok, il suffit de cocher une case » (M. Y), qui propose la pièce d’identité, laquelle rendrait les parents « au courant, donc responsable[s] » —, la modération est jugée défaillante — « la censure est absente des réseaux et qu’il faut la mettre en place » (M. Z) —, et la charge du tri ne saurait peser sur les mineurs : « Ce n’est surtout pas à nous de faire ce tri. […] Ce sont des robots qui devraient détecter ces contenus sensibles » (M. Z). Elle documente enfin l’interconnexion des plateformes (« Tout est lié », M. Z), les techniques de contournement lexical qui déjouent les filtres, et la ligne de partage posée par Mme X : les parents sont « responsables de donner un téléphone, mais ils ne sont pas coupables des contenus ».