Qui est auditionné
Le Dr Servane Mouton, neurologue et neurophysiologiste, et le Pr Amine Benyamina, addictologue et psychiatre (hôpital Paul-Brousse), sont entendus ensemble et à distance le 20 mai 2025, sous serment, en première des trois auditions de la réunion présidée par M. Arthur Delaporte. Ils viennent en tant que co-présidents de la commission d’experts sur l’impact de l’exposition des jeunes aux écrans, dont le rapport — treize mois de travaux — a été remis au président de la République en avril 2024.
Ce statut oriente toute l’audition : ils ne parlent pas de TikTok en particulier mais d’un objet plus large, les écrans et les réseaux sociaux, et arrivent avec des recommandations déjà publiées que la commission vient tester. Mouton porte la partie neurosciences, santé publique et modèle économique ; Benyamina la partie clinique, addictologie et rapport de force avec les plateformes. Delaporte les remercie d’emblée pour un rapport qui a « fourni une base solide » aux travaux de la commission — le climat est coopératif, sans mise en cause des auditionnés.
La substance
Mouton pose le cadre : « La santé mentale des jeunes de moins de 25 ans connaît une détérioration significative depuis 2012 », accentuée par le covid, et « Cette dégradation coïncide avec la diffusion massive des réseaux sociaux » — le verbe employé est « coïncide », une concomitance, pas un lien causal démontré. Elle refuse par ailleurs de singulariser la plateforme : « les problématiques liées au design non éthique sont communes à l’ensemble des réseaux sociaux », TikTok se distinguant seulement « par son efficacité à capter l’attention ». Elle détaille les effets physiques (sédentarité, dette de sommeil — des adolescents réglant leur réveil pour des défis nocturnes —, apprentissages, myopie), puis le modèle économique : publicités entre vidéos, placements de produits, filtres de marque, partenariat Walmart aux États-Unis, et cadeaux virtuels convertis en monnaie réelle « générant un chiffre d’affaires estimé à 1,9 milliard de dollars en 2023 ». Sur l’algorithme : le flux « Pour toi », « continu, permanent, infini », stimulerait le réseau du mode par défaut du cerveau, créant « une distorsion temporelle » ; la récompense aléatoire et des vidéos de 10 à 15 secondes affineraient la personnalisation.
Benyamina apporte un double registre. Clinique d’abord : il voit dans son service « de nombreux jeunes dépendants aux réseaux sociaux, à TikTok en particulier » et « les prenons en charge de manière similaire aux addictions aux substances comme le cannabis ou l’alcool ». Mais il pose immédiatement la limite : « l’addiction aux écrans ou aux réseaux sociaux n’est pas officiellement reconnue dans les classifications internationales », seul le jeu pathologique l’étant ; il assume soigner sans attendre « que soient établis des critères formels ». Il décrit deux ressorts qu’il juge intentionnels — un algorithme ciblant le plaisir, et des contenus « pareils à la cigarette ou au shoot » — et affirme que ces éléments sont « le résultat d’une conception délibérée ». Sur les plateformes, il conclut à la mauvaise foi : « Ainsi l’interdiction aux moins de 13 ans ne semble être énoncée que pour ne pas être respectée », et « les plateformes n’agiront de leur propre chef qu’à la condition d’y être contraintes ». Mouton adosse la doctrine à la santé publique : « la seule information sur la nocivité d’un produit ne suffit pas à modifier les comportements », d’où une régulation stricte, appuyée sur le renforcement du Digital services act.
Les enjeux et les confrontations
Trois tensions, toutes sur le terrain des recommandations plutôt que des faits.
La rapporteure Laure Miller pousse au durcissement : partant des familles de victimes auditionnées, elle demande s’il ne faudrait pas reculer le seuil « peut-être à 16 ans, c’est-à-dire à l’entrée au lycée ». Mouton défend les 15 ans par cohérence juridique (majorité sexuelle, majorité numérique du RGPD), tout en révélant que les experts avaient « même évoqué la possibilité de recommander un seuil à 18 ans », et en assortissant la préconisation d’une réserve majeure : elle vaut « dans un cadre idéal où la vérification de l’âge serait efficace », avec des réseaux devenus éthiques — « Cela ne correspond évidemment pas la réalité actuelle. » Elle ajoute que « tout seuil d’âge revêt un caractère artificiel, arbitraire ».
Le président Delaporte attaque par l’autre bord et insiste, en reformulant deux fois : si les 15 ans visent des réseaux éthiques, « pourquoi ne pas envisager l’ouverture de réseaux sociaux éthiques à des tranches d’âge inférieures, par exemple 13-15 ans ? » La réponse reste principielle (Benyamina : la majorité numérique), et Delaporte relève que les conditions posées ne sont pas davantage remplies après 15 ans. Mouton concède que l’accord parental des CGU pour les 13-15 ans, « en pratique, il n’est jamais recueilli ». Benyamina déplace alors le débat vers un angle inconfortable pour l’État : les espaces numériques de travail rendus « plus ou moins obligatoires » par l’éducation nationale sont, selon lui, « aussi des réseaux sociaux ».
Le troisième point sensible est la causalité. Miller relaie les familles engagées en justice contre TikTok et pointe que l’usage des réseaux n’est jamais abordé dans le suivi médical des jeunes, « comme un éléphant au milieu de la pièce que personne ne voudrait voir ». Benyamina rapporte des parents endeuillés « qui établissaient un lien direct » entre la perte de leur enfant et « ces machines de captation » (propos rapportés), et appelle à un « nécessaire et minutieux travail à mener sur l’imputabilité de cas de suicides aux réseaux sociaux », en vue « des enjeux de réparation » — reconnaissant donc que ce lien reste à établir. À M. Arnaud Saint-Martin (LFI-NFP), qui interroge l’état de l’art et les controverses étiologiques, il répond par la prise en charge globale bio-psycho-sociale et écarte l’idée d’un transfert mécanique : après traitement, « il n’y a pas nécessairement de report vers d’autres substances ». Mme Sophie Taillé-Polian (EcoS) soulève le caractère générationnel du débat et la sensibilisation directe des jeunes.
Ce que l’audition apporte
Un socle d’expertise médicale, explicitement nuancé par ses auteurs : corrélation assumée comme telle sur la santé mentale, addiction traitée cliniquement mais non reconnue académiquement, seuil des 15 ans présenté comme arbitraire et conditionné à un cadre qui n’existe pas. À charge, elle fournit une thèse d’intentionnalité du design, un chiffre sur les cadeaux virtuels, une accusation de mauvaise foi sur la vérification de l’âge et une doctrine de contrainte légale plutôt que d’autorégulation ou de simple information — assortie d’un levier de marché (faire migrer utilisateurs puis annonceurs vers des réseaux éthiques). Elle apporte aussi des contrepoids : la responsabilité étendue à tous les réseaux et à l’État (ENT, formation absente des soignants), et le rappel, par Benyamina, que l’interdiction australienne aux moins de 15 ans relèverait d’abord du signal — « Son Gouvernement a souhaité, avant tout, émettre un signal. » Les questions de modération, de délais de retrait et de la dimension ByteDance/Chine ne sont pas abordées.