Qui est auditionné
Adrien Laurent est entendu sous serment le 10 juin 2025, en troisième position d'une réunion consacrée aux influenceurs. Ancien basketteur devenu candidat de téléréalité à 22 ans, il a bâti sur dix ans une audience qu'il chiffre à environ 1,8 million d'abonnés sur TikTok ; il est par ailleurs, depuis deux ans, acteur et producteur de contenus pour adultes diffusés sur des plateformes payantes (MYM, OnlyFans). Il récuse d'emblée l'étiquette d'influenceur, « terme qui me réduit à une fonction publicitaire et nie ma liberté de création artistique », et se présente comme « créateur de contenu » et son propre producteur.
Le président Arthur Delaporte précise que le choix des influenceurs auditionnés s'appuie sur une consultation citoyenne (plus de 30 000 réponses) et sur la centaine d'auditions déjà menées, et rappelle que la commission n'est pas un tribunal : « nous ne nous substituons pas à la justice ». L'audition intervient après le bannissement du compte TikTok de M. Laurent, consécutif à un signalement de la ministre déléguée Aurore Bergé ; le président indique que la convocation est antérieure à ce signalement.
La substance
La thèse centrale de l'audité tient en une ligne de partage des responsabilités : il est « un simple usager de la plateforme, qui respecte les règles ». Il soutient que ses contenus TikTok ne comportent aucune nudité ni contenu érotique, que ses contenus pour adultes sont cantonnés à des plateformes réservées aux majeurs avec « double authentification », et que la présence d'enfants de CM2 sur TikTok relève d'« un problème de contrôle parental et de responsabilité de TikTok, pas la mienne ». Il résume sa position par une analogie : « Les épiceries vendent de l'alcool à deux mètres des bonbons. »
Sur l'économie de la plateforme, il avance des chiffres de première main, tous attribués à lui seul et invérifiables selon ses propres dires (compte supprimé) : « en trois ans, j'ai gagné entre 15 000 et 20 000 euros, soit une moyenne haute de près de 555 euros par mois » ; une monétisation qu'il estime, au conditionnel, « entre 50 centimes et 1 euro toutes les 1 000 vues pour un contenu de plus d'une minute » ; des « cadeaux » en live qui « sont en réalité des émojis monétisés » ; et les live matches, compétitions de collecte d'émojis dont il dit s'être tenu à l'écart (« une dizaine en trois ans ») tout en reconnaissant que la pratique « peut rapporter énormément d'argent ». Sur la technique, il décrit un algorithme « très opaque » (« On ne sait pas vraiment quelle vidéo va percer ou pas ») et une modération par mots-clés qui l'oblige à contourner l'orthographe : il ne peut, dit-il, écrire « viol » sans risquer un shadowban, et doit taper « V.I.O.L ». Il dit disposer d'une équipe privée de modérateurs qui supprime les insultes sous ses lives, faute de quoi son propre live risquerait la sanction.
Les enjeux et les confrontations
L'audition se joue sur l'écart entre la règle et l'usage. La rapporteure Laure Miller oppose une donnée d'usage qu'elle avance — « À 11 ans, un jeune sur deux est sur TikTok » — à une défense qu'elle qualifie de théorique, puis pose deux fois la question du renvoi d'une communauté en partie mineure vers des plateformes pornographiques. Le président Delaporte confronte l'audité sur trois points : une vidéo d'un de ses lives avec un mineur ; le fait que les mineurs peuvent voir les lives sauf restriction activée par l'hôte, fonctionnalité que M. Laurent reconnaît ne pas activer (« Non, parce que la plupart du temps, mes lives sont bon enfant ») ; et un test réalisé en séance — « Nous venons de faire un test avec un compte qui est censé être détenu par un mineur et il a pu accéder à un live sans problème ». L'audité, qui affirmait qu'un mineur qui swipe « ne pourra jamais tomber sur un live », concède : « Je me suis peut-être mal exprimé. » Le président renvoie la vérification à l'audition de TikTok la semaine suivante.
Interrogé par M. Vermorel-Marques (DR) sur les modes de contournement, il répond « Je n'en ai aucune idée » puis recentre sur le périmètre de la commission. Mme D'Intorni (UDR) le pousse à une projection personnelle de parent ; Mme Marais-Beuil (RN) lui demande s'il a adapté ses contenus ; M. Vojetta (EPR) l'interroge sur les outils d'exclusion des mineurs, tout en affirmant que « les plateformes doivent vérifier l'âge de leurs utilisateurs, mais elles le font très mal ». À la charge de sexisme, M. Laurent oppose des paroles de chansons librement accessibles (Sardou, Bruno Mars, Orelsan) : « l'indignation est à géométrie variable » — réplique à laquelle le président objecte que les CGU de TikTok prohibent les contenus sexistes.
Ce que l'audition apporte
Elle fournit un témoignage interne sur la monétisation, l'opacité algorithmique et le shadowban, et documente en séance une défaillance possible du filtrage d'âge des lives, à confronter à la plateforme. Elle expose une doctrine de responsabilité — celle du créateur qui s'estime tenu aux seules règles de la plateforme — et son point de tension avec la doctrine parlementaire, qui pointe la plateforme et le créateur. L'audité conteste enfin la « décision hâtive » de l'exécutif ayant conduit à son bannissement, qu'il juge « infondé et motivé par des raisons politiques », tout en se disant prêt à soutenir un relèvement de l'âge d'accès à 15 ans si la commission établit des effets négatifs sur la santé mentale des mineurs.