Qui est auditionné
Audition conjointe de Mme Manon Tanti et de M. Julien Tanti, couple de personnalités de téléréalité devenues créateurs de contenu, entendus sous serment lors d'une réunion consacrée à cinq influenceurs « qui nous ont été particulièrement signalés ». Le président Arthur Delaporte précise d'emblée le cadre : « Notre commission n'est pas un tribunal et notre objectif n'est pas de vous juger, mais de préparer des lois à venir ».
Ce profil n'est ni celui d'un expert de l'algorithme ni celui d'un chercheur : les Tanti sont convoqués comme praticiens et comme cas concrets. Deux angles en découlent — la monétisation (les lives et « matchs » de Julien Tanti) et l'exposition de leurs deux enfants, âgés de 4 et 7 ans. L'audition porte donc peu sur les effets psychologiques de TikTok en général, et beaucoup sur les responsabilités des créateurs.
La substance
Manon Tanti ouvre par un propos liminaire de contestation. Elle récuse l'étiquette qui lui aurait été accolée publiquement — « Je ne suis pas une influenceuse « à contenu problématique », du moins je ne pense pas. Sur quelles décisions de justice vous fondez-vous pour affirmer cela ? » — et rejette les accusations relatives à ses enfants : « ce sont ces propos affirmant que j'humilierais et que je dégraderais l'image de mes propres enfants. Ces accusations sont violentes, injustes et totalement déplacées. »
Sur les revenus, les deux auditionnés minimisent la part de TikTok. Julien Tanti décrit trois comptes, des badges (38, 34, 36), une « team », et pose : « TikTok pour moi, c'est donc avant tout un kif », son revenu principal venant de la télévision — « Moi, mon argent, je le fais dans la télé », quatorze ans de carrière, six à sept mois de tournage par an. Il avance deux chiffres : « Il faut savoir que TikTok prend 50 % des gains » et, pour la semaine précédente, « j'ai gagné 10 000 divisé par deux, soit 5 000 ». Manon Tanti chiffre de son côté : « Très honnêtement, TikTok doit représenter 1 % de mon revenu mensuel », une à deux vidéos de plus d'une minute par mois pour « peut-être 30 euros » pièce, sa plus lucrative ayant rapporté 800 euros « il y a des années ».
Elle décrit au passage la mécanique incitative de la plateforme : « Si on veut vraiment gagner de l'argent sur TikTok, il faut avoir un gros ratio et donc entrer dans l'algorithme. Et pour cela, il faut poster très souvent – au moins deux à trois vidéos par jour ». Julien Tanti récuse par ailleurs le terme d'influenceur : « je ne suis pas un influenceur, je n'incite personne à faire quoi que ce soit », et dément avoir quitté ses agences (Shauna Events, We Events) après la loi de 2023.
Sur la protection des mineurs, Manon Tanti converge avec la commission : ses enfants n'auront pas TikTok « avant au moins 16 ans » ; elle se dit d'accord pour que les enfants ne puissent pas « swiper en toute liberté » avant 13 ans, « et si ça ne tenait qu'à moi, ce serait même encore plus tard » ; elle propose une vérification d'âge en demandant « une pièce d'identité à la création d'un compte », citant l'exemple de MYM, avec un bénéfice collatéral contre les faux comptes et le harcèlement.
Les enjeux et confrontations
L'échange est frontal sur trois points. D'abord les revenus : le président additionne des gains journaliers relevés sur un site de suivi et avance « un total d'environ 40 000 dollars par mois pour les lives [...] Cet ordre de grandeur correspond-il à la réalité ? » — Julien Tanti répond que cela lui « semble énorme », sans confirmer ni réfuter précisément. Le président relève à plusieurs reprises que Mme Tanti n'a pas déclaré ses intérêts.
Ensuite l'humiliation : la rapporteure Laure Miller distingue les contenus, « j'ai en tête une vidéo de vos enfants avec la tête dans une bassine d'eau. C'est plus problématique », et déplace l'enjeu du ressenti vers l'imitation — « Des millions de gens regardent vos vidéos et pourraient vous imiter, sans le faire correctement. » Manon Tanti oppose « avez-vous eu l'impression qu'ils souffraient ou qu'ils étaient morts de rire ? », invoque une « trend » suivie par des millions de familles, tout en concédant : « Je n'ai pas pensé que certains parents pouvaient le reproduire d'une mauvaise manière. »
Enfin la légalité. Le président rappelle la loi n° 2023-451 du 9 juin 2023 (contrat de mannequinat, compte séquestre), qualifie le placement Ora Bora avec la fillette : « même si vous n'en aviez pas conscience, exposer votre fille dans cette vidéo était illégal », puis établit en séance une publicité Shein publiée trois jours plus tôt avec les enfants et sans mention — « Vous avez gagné de l'argent en mettant en scène vos enfants. Cela ne respecte pas le cadre légal » —, annonçant un signalement à la DGCCRF avec coresponsabilité de Shein et de l'agence. Les Tanti plaident l'ignorance ; Julien Tanti pose : « Nous respectons les lois qu'on nous donne. Si on ne nous les donne pas, malheureusement, on ne peut pas les respecter », auquel le président répond « Nul n'est censé ignorer la loi. » Sur le consentement, à la question « Pensez-vous qu'à 4 ans on peut consentir à la diffusion de son image ? », Manon Tanti renvoie aux mannequins enfants de publicité ; le président objecte que ce cadre est strictement encadré. Elle conteste enfin la thèse selon laquelle sa notoriété reposerait sur ses enfants : « si je n'avais pas eu d'enfants, j'aurais fait exactement la même chose ».
M. Stéphane Vojetta (EPR), coauteur de la loi influenceurs, teste les effets de son propre texte en interrogeant un éventuel déplacement de l'activité des agences vers TikTok. M. Jonathan Gery (RN) pose, sur un registre plus personnel, la question du reproche futur des enfants.
Apport au dossier
L'audition documente de l'intérieur l'économie des lives (partage 50/50 revendiqué, matchs, team, redistribution par événements) et la boucle fréquence-algorithme-rémunération, telles que décrites par des praticiens — déclarations non documentées, à créditer à leurs auteurs. Elle illustre surtout un conflit de doctrines sur la responsabilité : d'un côté une conformité conçue comme devant être notifiée, une distinction revendiquée entre « exposer son quotidien » et « se servir » de ses enfants, et un refus du statut prescriptif d'influenceur ; de l'autre, un rappel du cadre légal existant, de son insuffisante application et de la réception publique des contenus au-delà de l'intention. Elle apporte enfin deux points de convergence : l'ouverture à une régulation de la publication d'images d'enfants « si tout le monde est dans le même panier, les personnes connues et pas connues », et une proposition actionnable de vérification d'âge par pièce d'identité.