La part du citoyenTikTok et les mineurs

26 juin 2025 · réunion n°31

Audition — M. X, ancien modérateur sur les réseaux sociaux

Qui est auditionné

La commission entend, à huis clos, un témoin anonymisé sous le nom de M. X, ancien modérateur de contenus TikTok. Point décisif pour comprendre sa position : il n'a jamais été salarié de TikTok. Résidant au Portugal, il a été employé par Teleperformance, sous-traitant de la plateforme, sur le site de Cabo Ruivo (périphérie de Lisbonne), dédié selon lui à TikTok. Affecté à la modération générale francophone en août 2023, il y est resté un mois et demi. Il se présente d'emblée dans une double qualité : « je suis non seulement un utilisateur de TikTok, mais aussi un ancien modérateur de cette plateforme, par le biais de son sous-traitant Teleperformance. » Il a lui-même pris l'initiative de contacter la commission. C'est la dernière audition programmée des travaux.

La substance

Cadence et conditions d'exercice. M. X décrit un double écran où « défilent simultanément cinq à six vidéos », à modérer « en trente secondes à une minute », sans possibilité de revoir un contenu, jusqu'à « 600 ou 800 par journée de travail ». Il travaillait principalement de nuit (23 h – 8 h), sans team manager présent, pour 750 euros nets par mois plus 4,14 euros/jour de tickets-restaurant. Le système de primes qu'il détaille (150 euros d'assiduité annulés « au premier retard », 50 euros au-delà de 800 vidéos/jour, 50 euros de langue) est présenté comme largement inatteignable ; interrogé par le président sur l'incitation à la productivité au détriment de la qualité, il répond « oui ».

Formation et outillage. Formation initiale d'une semaine et trois jours (dont trois jours de shadowing), sur des slides conçues par Teleperformance et TikTok, validées par un questionnaire d'une centaine de questions. Aucune mise à niveau ensuite, et à la question du président sur la réactualisation des slides, il répond simplement : « Non ». Sur l'automatisation : « En 2023, nous n'avions pas d'outil d'intelligence artificielle ; je ne sais pas si c'est désormais le cas. » Son rôle consistait à confirmer une catégorie parmi des étiquettes prédéfinies (« mineurs », « terrorisme », « troubles alimentaires », « challenge à risque »…), pas à supprimer les vidéos.

Santé mentale. Il rapporte une dépression « dont je ne suis pas encore totalement sorti », une anorexie, des idées suicidaires ayant conduit à un passage aux urgences et à une hospitalisation en psychiatrie, une perte de 65 kg (de 130 à 70 kg), et aujourd'hui « cinq médicaments par jour ». Sur le site, dit-il, « il n'y a aucun psychologue et un seul médecin du travail pour 500 modérateurs » ; il n'a pas obtenu de rendez-vous.

Recommandations. Pièce d'identité pour accéder à l'application, système d'interdiction aux mineurs, cellule psychologique et meilleures conditions pour les sous-traitants — en insistant sur la « part de responsabilité énorme » des parents.

Les enjeux et les confrontations

Deux tensions structurent l'audition, sans qu'aucune ne soit tranchée.

Terrain contre direction. La rapporteure Laure Miller confronte explicitement le témoin aux dirigeants de la plateforme : « Lorsque nous avons reçu les dirigeants de TikTok, ils nous ont expliqué qu'ils n'étaient pas toujours au courant de ces contournements, notamment de l'utilisation de l'émoji zèbre. » M. X répond que les modérateurs avaient reçu une communication interne sur cet émoji signifiant « automutilation » et que « les signalements ont été faits dans les deux sens », tout en ajoutant : « je n'ai jamais vu aucun responsable de TikTok dans les locaux de Teleperformance ». Il déclare également n'avoir aucun retour sur le sort des contenus traités — « nous étions laissés à l'abandon ».

Causalité. La rapporteure pose une question de méthode, en écho aux auditions de professionnels : sa mission a-t-elle été « la cause essentielle et principale » de son mal-être « ou plutôt qu'elle a participé à la dégradation d'un état qui existait déjà ? ». Le témoin nuance : « Je souffrais déjà de problèmes alimentaires […], qui ont été accentués par ces contenus », citant aussi des vidéos d'un YouTubeur sur la perte de poids comme déclencheur. Il maintient par ailleurs une appréciation générale : « Je pense que cela affecte forcément les mineurs et les adultes. »

L'audition étant un témoignage à charge non contradictoire, ni Teleperformance ni TikTok n'y répondent. Plusieurs chiffres (500 modérateurs, un médecin, 600 à 800 vidéos) reposent sur la seule déclaration du témoin, sous serment mais non vérifiée en séance.

Ce que l'audition apporte

Elle déplace le regard de l'algorithme vers la chaîne humaine de modération : sous-traitance, rémunération, formation non actualisée, absence de boucle de retour et de suivi médical. Elle fournit à la commission un élément de tension documentée entre la connaissance des contournements sur le terrain et les déclarations de la direction de TikTok. Arthur Delaporte clôt en évoquant « des conséquences de ce job impossible pour les modérateurs » et livre le bilan des travaux : « nous avons auditionné 163 personnes durant 90 heures cumulées », rapport présenté aux membres en première semaine de septembre, conclusions publiques la semaine suivante.