Qui est auditionné
Première audition de la commission d'enquête, consacrée au régulateur. Martin Ajdari, président de l'Arcom (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique, née en 2022 de la fusion CSA-Hadopi), comparaît sous serment, accompagné de son directeur général Alban de Nervaux et de la directrice générale adjointe Pauline Combredet-Blassel. Il parle donc au titre de l'autorité chargée par la loi Léotard de 1986 de garantir « la liberté de communication » et « l'indépendance et l'impartialité » de l'audiovisuel public, et de nommer les présidents de France Télévisions, Radio France et France Médias Monde. Le président de la commission Jérémie Patrier-Leitus (HOR) préside la séance ; le rapporteur Charles Alloncle (UDR) conduit un interrogatoire orienté à charge.
La substance
La thèse centrale d'Ajdari est un déplacement historique : après quarante ans concentrés sur l'indépendance vis-à-vis des Gouvernements, l'attention se porte sur « la notion d'impartialité, qui n'est définie par aucun texte ». D'où la mission confiée à Bruno Lasserre (vice-président honoraire du Conseil d'État), dont le rapport est attendu « au printemps 2026 – soit un temps cohérent avec celui de votre commission d'enquête ». Le service public, soutient-il, n'a pas à être « neutre » au sens strict mais impartial, notion plus exigeante que le pluralisme, supposant « une forme d'irréprochabilité » tout en préservant la confrontation des idées.
Sur la régulation, il défend une doctrine de pédagogie plutôt que de sanction, fondée sur le primat de la liberté de communication : « dans neuf cas sur dix », l'analyse collégiale conclut que le propos incriminé « ne contrevient pas forcément aux obligations ». Il avance des taux d'intervention « tout à fait comparables » entre privé (19 %) et public (18 %) sur 2023-2025 (646 dossiers privés, 202 publics).
Chiffres marquants : 3,9 milliards d'euros pour l'audiovisuel public (France Télévisions, Radio France, France Médias Monde, Arte, INA, TV5 Monde), inférieurs à l'Allemagne et au Royaume-Uni, en baisse de 15 à 20 % en euros constants sur dix ans ; 550 M€ d'investissement dans la création (un tiers du total). Il qualifie la situation financière de France Télévisions de « fragile », l'imputant à l'abandon de Salto (retrait de TF1) et à une inflexion brusque de la trajectoire de soutien public fin 2024. Il plaide pour mettre « en cohérence les moyens et les missions » et invite le Parlement à reconsidérer le périmètre du service public.
Les enjeux et confrontations
L'audition cristallise d'emblée la fracture politique de la commission. Le rapporteur enchaîne les mises en cause : parcours en cabinets ministériels des dirigeants (« quelles garanties de neutralité... ?»), nomination contestée de Foued Berahou à l'Arcom Paris, disparité des sanctions (une amende de 300 000 € à Hanouna contre un simple rappel à la loi pour un chroniqueur de France Inter), affaire Cohen-Legrand, et reconduction de Delphine Ernotte sur fond de « quasi-faillite » de France Télévisions (déficit cumulé « presque 200 millions »).
Ajdari oppose systématiquement la collégialité des décisions, le principe de saisine et l'antériorité des dossiers à sa prise de fonctions. Sur Legrand, il campe une esquive juridique : les propos, tenus hors antenne, « n'entrent pas dans notre champ de compétence ». Sur Ernotte, il produit un fait chronologique de défense — « Nous n'avons pas eu connaissance du rapport, même provisoire, de la Cour des comptes avant de décider de renommer Delphine Ernotte, à la mi-mai » — et dissocie la crise financière, réelle, de la responsabilité de la présidente sortante.
Deux tensions notables. D'une part, le président recadre publiquement son propre rapporteur, l'invitant à « ne pas laisser penser que nous pourrions remettre en cause l'indépendance et l'honnêteté des personnes ». D'autre part, la gauche (EcoS, LFI, GDR, DEM) conteste la légitimité même de l'enquête : Taillé-Polian tranche — « C'est une commission d'enquête sur l'Arcom ou sur le service public audiovisuel ? » — et Iordanoff retourne le soupçon en pointant le lien du parti du rapporteur avec Vincent Bolloré. Le point culminant est l'attaque personnelle du rapporteur sur un enfant qu'Ajdari a eu avec l'actuelle directrice générale des médias, membre du CA de France Télévisions ; Ajdari confirme le fait, le juge « assez lointain » (séparation « il y a quinze ans »), et le président rappelle que le cadre déontologique n'impose pas de déclarer un ex-conjoint.
Ce que l'audition apporte
Elle installe le cadre doctrinal et le clivage de toute la commission. Apport propre : l'aveu qu'aucun texte ne définit l'impartialité — vide normatif qui légitime à la fois la mission Lasserre et l'enquête —, la doctrine de non-intervention « neuf cas sur dix » qui explique le grief d'inaction, et une concession réelle (séquences « problématiques » à Franceinfo : « Gaza riviera », un « sondage qui manquait de rigueur »). Elle révèle aussi une tension interne à la majorité, entre un président soucieux de forme et un rapporteur frontal.