Qui est auditionné
Audition conjointe des organes de déontologie internes de France Télévisions. À titre principal, Mme Christine Albanel, présidente du comité d'éthique — le CHIPIP (comité relatif à l'honnêteté, à l'indépendance et au pluralisme de l'information et des programmes), créé par la loi Bloche de 2016 et rattaché à l'article 3-1 de la loi de 1986. Ancienne plume et conseillère de Jacques Chirac, ministre de la Culture et de la Communication de 2007 à 2009, elle préside le comité depuis octobre 2020. À ses côtés : Mme Brigitte Benkemoun, membre du comité (ex-journaliste), et les deux médiateurs, M. Jérôme Cathala (information) et M. Gérald Prufer (programmes). Tous prêtent serment. Angle de l'audition : ces instances internes servent-elles réellement de garde-fou déontologique, ou d'alibi ?
La substance
Albanel décrit un comité de quatre membres bénévoles (cinq en théorie), sans personnel de fond ni système de veille, appuyé seulement par un soutien administratif. Depuis l'origine, une quarantaine de saisines et neuf avis, dont six sous sa présidence. Sa thèse centrale : le faible nombre de saisines n'est pas une carence. « Le fait que ces dernières soient peu nombreuses n'est pas forcément un mauvais signe en soi », dit-elle, y voyant plutôt le reflet d'une « confiance relativement forte » des Français dans l'audiovisuel public, et une conséquence de la nature de France Télévisions (films et magazines plus que plateaux, à l'inverse de Radio France). Elle assume une doctrine de minimalisme institutionnel : « le but n'est pas que le comité d'éthique devienne un nouveau petit Arcom. La tendance française à faire grossir les structures n'est pas souhaitable. » Le comité privilégie la saisine par des tiers à l'autosaisine (une seule en cinq ans) et s'efface quand l'Arcom a tranché : « une décision de l'Arcom, en tant que régulateur, fait autorité. » Les médiateurs, eux, traitent 6 000 à 7 000 courriels par an, sans pouvoir de sanction, et affirment leur indépendance : « depuis décembre 2019 et janvier 2020, nous n'avons subi aucune pression interne » (Cathala).
Les enjeux et confrontations
L'audition est tendue. Le rapporteur Charles Alloncle oppose au comité un « rapport d'un à cinq » avec Radio France (six avis contre une trentaine) et une série de cas non traités : le bandeau de France Info du 25 janvier (« 200 otages palestiniens retrouvent la liberté » pour des détenus condamnés), la comparaison Bardella/Hitler via « l'effet von Papen », Mathieu Pigasse présenté par Caroline Roux comme un « simple chef d'entreprise », et les contenus de France TV Slash (une association aurait signalé 500 des 3 000 publications, dont un « top 3 des érections »). Cathala répond n'avoir « jamais reçu la moindre question » sur cette plateforme ; Albanel admet ne l'avoir « jamais suivi ni regardé ».
Le point le plus vif est l'affaire Cohen-Legrand, seule autosaisine du comité. Son avis du 12 septembre 2025 conclut que « rien ne permet d'affirmer, au vu de cette séquence tronquée », que Patrick Cohen ait eu d'autres objectifs que son métier — au motif qu'il n'a rien dit. Benkemoun défend une « séquence montée ». Alloncle rétorque, selon ses termes, qu'un constat d'huissier « a permis de certifier que la vidéo n'a été ni tronquée, ni montée » et que le comité n'a jamais demandé le rush complet, d'où sa question à charge : n'avoir « pas eu accès à la totalité de l'enregistrement » aurait « permis à la direction de France Télévisions de se disculper » et « protégé M. Cohen ». Albanel concède le fait tout en maintenant sa position : « Non, je n'ai pas eu accès à l'enregistrement (...). J'ai considéré que ce constat n'apportait pas d'élément nouveau. »
Les députés RN attaquent frontalement l'utilité de l'organe : « à quoi servez-vous ? » (Parmentier), « donner bonne conscience à France Télévisions » (Ballard), coût d'une « structure coûteuse, incluant privilèges » sur fond de déficit (Girard), climat interne « autoritaire » et « nomenclatura parisienne » (Sicard). Albanel conteste « tout à fait l'idée que nous ne servirions à rien » et renvoie le climat social aux ressources humaines. À l'opposé, Hablot (SOC) met en garde : « Nous ne devons pas nous transformer en comité de censure. » Le président Patrier-Leitus, qui a ouvert la séance en condamnant des « attaques verbales d'une violence inouïe » d'éditorialistes d'une chaîne contre les administrateurs, appuie le rapporteur (« un prisonnier n'est pas un otage ») mais conclut sur un besoin de clarification.
Ce que l'audition apporte
Elle documente la faible activité et les moyens minimaux d'un comité qui revendique ce format, et met au jour un angle mort sur les contenus numériques destinés aux jeunes. Surtout, elle installe au dossier la controverse Cohen-Legrand — un avis rendu sans accès à l'enregistrement intégral et fondé, selon le rapporteur, sur un « postulat faux » — et pointe le « flou » des périmètres entre Arcom, médiateurs et comité d'éthique, que le président suggère au législateur de trancher.