Qui est auditionné
Le 4 décembre 2025, la commission entend quatre magistrats de la 3ᵉ chambre de la Cour des comptes, venus présenter leurs rapports sur France Télévisions (publié le 24 septembre 2025, période 2017-2024) et Radio France (octobre 2024). L'orateur principal est Nacer Meddah, président de la 3ᵉ chambre depuis septembre 2022, ancien préfet et magistrat financier. Il est entouré de Christine de Mazières (contre-rapporteure), Jeanne-Marie Prost (cheffe de file des rapporteurs) et Gwénaëlle Suc (rapporteure sur France Télévisions). Leur angle est strictement financier et de gestion : la Cour se présente comme une juridiction indépendante qui « éclaire » sans se prononcer sur les choix politiques.
La substance
Le diagnostic de la Cour est double. France Télévisions est dans la situation « la plus critique » : déficit d'environ 81 M€, trésorerie négative de 4,4 M€, capitaux propres inférieurs à la moitié du capital social depuis 2021. Une décision s'impose avant 2026 : réduction de capital ou recapitalisation, chiffrée par Jeanne-Marie Prost à « l'ordre de 180 millions d'euros » (page 86 du rapport). Meddah martèle que « la situation est critique et peut devenir plus que délicate à partir de 2026 : il y a une véritable urgence ».
Le fil rouge de l'audition est le cadre social. La Cour le juge « particulièrement avantageux » et rigide : salaire moyen de 72 000 € pour les 9 000 salariés de FTV, douze semaines de congés à Radio France (quatorze pour les journalistes), 22 écarts à la convention collective pour un surcoût théorique d'environ 62 M€. Sa thèse la plus tranchée, répétée en boucle : « il n'y aura pas de redressement de ces deux groupes publics sans une révision de leur cadre social ». Sur le financement, la Cour rappelle que depuis la suppression de la redevance (2023), les ressources reposent sur une fraction de TVA, avec des trajectoires déstabilisées (COM 2024-2028 suspendus, gels puis annulations de crédits en 2024). Le financement public pèse environ 80 % des ressources de FTV et 84 % de celles de Radio France.
Meddah recommande d'accélérer les synergies et le rapprochement France 3 / France Bleu (« Ici ») — audiences en baisse d'environ 28 % depuis 2017 — mais refuse constamment de trancher sur la holding ou la fusion : « il n'appartient pas à la Cour de se prononcer sur les évolutions statutaires […] cette décision vous revient, ainsi qu'au Gouvernement ». Il pointe une lacune de gouvernance majeure : l'absence de comptabilité analytique, qui empêche de chiffrer les « erreurs stratégiques » (Salto, perte nette de 57,7 M€) et le coût réel des chaînes.
Les enjeux et confrontations
L'audition se tend nettement autour de deux points. D'abord, le calendrier. Le rapporteur Charles Alloncle (UDR) soupçonne un agenda politique : le rapport a été publié après la reconduction de Delphine Ernotte par l'Arcom (14 mai 2025). Meddah oppose une chronologie détaillée montrant qu'il n'en était qu'au stade provisoire à cette date. Alloncle affirme alors, sous serment, détenir l'information d'un courriel du secrétaire général de FTV (M. Tardieu) demandant de décaler le pré-rapport, et exige un « oui ou non ». Meddah esquive systématiquement : « Nous n'avons rien décalé […] Il n'y a pas eu de décalage de notre procédure ». Il ne confirme ni n'infirme jamais la réception du courriel — l'esquive nourrit la controverse sans la trancher. Le président Patrier-Leitus arbitre : il défend l'indépendance de la Cour tout en jugeant légitimes les interrogations sur le « télescopage des calendriers », et exige du rapporteur qu'il produise date et destinataires précis.
Second point sensible : les dépenses. Sur les nuitées de Cannes 2023 (suites à ~1 700 €/nuit), Meddah rapporte, sans les vérifier, que les frais « avaient été financés non pas sur fonds publics mais par un groupe privé », renvoyant à une procédure judiciaire en cours. Le président le rappelle à l'ordre : « Ne plus avoir le chiffre en tête n'est pas la même chose que de ne pas avoir eu communication de ce plafond. […] vous êtes sous serment. » Meddah refuse de reprendre à son compte les mots du rapporteur (« emplois fictifs », cas nominatifs comme Arnaud Ngatcha, Delahousse, Salamé) : « Nous n'avons aucune suspicion particulière ni ne faisons de procès d'intention ».
Ce que l'audition apporte
Une clarification de doctrine : la Cour délivre un constat financier alarmant et actionnable (180 M€, urgence 2026, préalable du cadre social) mais renvoie tout choix structurel au législateur. Elle acte la coopération « totale » des deux entreprises. L'audition révèle surtout une fracture politique interne à la commission : le rapporteur UDR et les députés RN (Parmentier, Girard, Ballard) instruisent le procès de la gestion et du calendrier, quand la gauche (Iordanoff, EcoS) dénonce une entreprise visant à « jeter la suspicion sur l'ensemble de l'audiovisuel public », et que le président (Horizons) protège explicitement l'indépendance de la Cour. Plusieurs réponses restent en suspens, renvoyées à l'écrit et à l'audition annoncée de Delphine Ernotte.