La part du citoyenAudiovisuel public

10 décembre 2025 · réunion n°6

Audition, ouverte à la presse, de Mme Delphine Ernotte Cunci, présidente de France Télévisions, et M. Christophe Tardieu, secrétaire général

Mme Delphine Ernotte CunciDelphine Ernotte CunciCTChristophe Tardieu

Qui est auditionné

Delphine Ernotte Cunci, présidente de France Télévisions depuis avril 2015 (mandat renouvelé en 2020 puis en mai 2025), est entendue sous serment aux côtés de Christophe Tardieu, secrétaire général, par la commission d'enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l'audiovisuel public (présidence Jérémie Patrier-Leitus, HOR ; rapporteur Charles Alloncle, UDR). Ingénieure de formation passée par France Télécom/Orange, elle dirige le premier média du pays et l'un des principaux financeurs de la création française. C'est l'audition la plus attendue de la commission : plus de quatre heures, sous forte tension politique.

La substance

Sa thèse centrale : la crise de 2025 n'est pas un accident de gestion mais l'épuisement d'un modèle. « Après dix ans d'effort ininterrompus, je suis convaincue que nous arrivons au bout d'un modèle pour France Télévisions », due à « l'inadéquation croissante entre nos missions et nos moyens ». Elle revendique neuf années d'équilibre d'exploitation (2016-2024), un premier déficit assumé en 2025 après « trois coupes budgétaires successives » entre l'automne 2024 et février 2025, et l'absence de contrat d'objectifs et de moyens depuis fin 2022. Son chiffre-pivot : en euros constants, « France Télévisions coûte aux Français 500 millions d'euros de moins qu'à mon arrivée », avec −1 200 ETP (« une entreprise qui, dans les faits, est en plan social depuis plus de dix ans »). Autres données : 80 % de dotation publique (ex-redevance, part de TVA), 520 M€ investis dans la création en 2025, 51 €/habitant/an (milieu de tableau européen). Sur la neutralité, elle invoque un corpus dense de textes, une confiance du public supérieure de plus de quinze points au privé, reconnaît des « erreurs, parfois des fautes » corrigées en interne, mais aucune entorse au pluralisme, et affirme sous serment « jamais je n'ai subi de pressions politiques ».

Les enjeux et confrontations

Le rapporteur mène une charge serrée. Sur les finances, il oppose des dotations en euros courants passées de 2,481 Md€ (2015) à 2,617 Md€ (2024) — « nous dire que [le déficit est] dû à une baisse des concours de l'État, c'est faux » — et reproche des communiqués triomphants (« Des résultats exceptionnels pour le groupe en 2024 ») face au diagnostic de quasi-faillite de la Cour des comptes : « Pourquoi avez-vous caché la véritable situation financière ? » Le désaccord de méthode (euros constants contre euros courants) n'est pas tranché. Il conteste l'absence de comptabilité analytique par métier ; elle réplique : « oui [...] nous avons bien une comptabilité analytique », la Cour ne demandant qu'un détail de présentation. S'ajoutent les hauts salaires, les nuitées de Cannes, la rémunération de la présidente (322 000 € fixe + jusqu'à 78 000 € variable, soit 400 000 € brut au maximum, fixés par l'État), les contenus de France TV Slash, et Mediawan : « n'avez-vous pas l'impression qu'en transformant la TVA des Français en dividendes d'un fonds d'investissement américain, vous privatisez France Télévisions ? » (le rapporteur attribue à KKR près de 80 % du capital). Sur Cannes, Ernotte oppose sous serment que « pas un seul euro d'argent public n'a été dépensé » (recours au barter). Le moment de bascule de ton : sa réplique ironique sur les frais covid — « c'est un scoop, les techniciens de France Télévisions déjeunent à midi » — qui provoque la contestation de plusieurs députés.

L'audition est aussi un affrontement gauche-droite. La droite (UDR, RN) martèle un biais idéologique (Institut Thomas More : ratio « d'un à six »), quand la gauche (Caron, Soudais LFI) l'accuse à l'inverse d'avoir « invisibilisé » Gaza et d'une proximité avec la Macronie. Le président Patrier-Leitus recadre en permanence — « cette audition n'est pas et ne sera pas le procès de France Télévisions » — se démarquant de son propre groupe rapporteur. Point le plus explosif : le rapporteur affirme détenir un mail par lequel Tardieu aurait cherché à retarder le rapport de la Cour ; la Cour a démenti « avec vigueur » et Tardieu dément sous serment. Le mail annoncé n'est pas produit ; l'accusation reste non établie.

Ce que l'audition apporte

Elle installe une doctrine : la valeur du service public réside dans ce qui n'est pas rentable (anaphore « Est-ce rentable ? Non »), et sa distinction information/opinion visant CNews (« Nommer un modèle éditorial n'est pas le juger »). Elle pointe une responsabilité : l'État actionnaire, sommé de fixer une trajectoire pluriannuelle (première recommandation de la Cour). Rares concessions : la transparence des invités actionnaires (Pigasse : « je pense que oui – vous avez raison ») et le post « Justice pour Adama » que Tardieu, après l'avoir nié, reconnaît « inapproprié » et retiré. Elle laisse ouverts les désaccords chiffrés et l'accusation sur la Cour, renvoyés aux auditions ultérieures (directeur financier).