La part du citoyenAudiovisuel public

18 décembre 2025 · réunion n°14

Audition, ouverte à la presse, de M. Thomas Legrand, journaliste

M. Thomas LegrandThomas Legrand

Qui est auditionné, et pourquoi

Thomas Legrand est éditorialiste au journal Libération. Il a été journaliste politique à RMC, RTL puis, de 2008 à 2022, éditorialiste à France Inter, avant d'y animer jusqu'en juin 2025 l'émission « En quête de politique ». Il est aussi à l'origine d'une méthode indépendante de comptage des manifestants. Il n'est pas convoqué pour son œuvre journalistique mais à cause d'une vidéo tournée à son insu le 7 juillet 2025, dans un café, en présence de Patrick Cohen et de deux responsables du Parti socialiste (Luc Broussy et Pierre Jouvet), où il aurait dit : « Nous on fait ce qu'il faut pour Dati, Patrick et moi. » Diffusée par L'Incorrect, CNews et Europe 1, la phrase a nourri le soupçon qu'un journaliste du service public aurait cherché à peser sur une candidate. Legrand n'exerçant plus à France Inter, l'audition oppose d'emblée la matière (des propos privés d'un éditorialiste de presse écrite) à l'objet de la commission (l'audiovisuel public).

La substance de sa défense

Legrand tient une ligne constante. Sur le sens de la phrase : « s'occuper » ou « traiter » de Rachida Dati est un « jargon journalistique » désignant deux éditos de Libération (un fact-checking de propos qu'il juge faux — Dati aurait dit que Radio France ne touche que des CSP+ et fait du parisianisme, alors que « 81 % » des auditeurs sont hors Île-de-France — et un papier comparant l'attitude de Dati au « trumpisme »). Sur la vidéo : l'extrait est « coupé cut » et un autre passage comporte « onze points de montage » qui ont retiré les propos des deux socialistes, le faisant paraître donner un cours ; le constat d'huissier, dit-il, ne valide que la conformité de ses paroles aux sous-titres, « il ne dit rien de ce qui a été supprimé ». Sur son indépendance : « je ne suis attaché à aucun parti, au service d'aucune personnalité ni d'aucune cause politique », tout en assumant une sensibilité (« je suis un peu écologiste, je suis plutôt à gauche ») et en distinguant le « point de vue » de l'édito de service public (suivi d'un contrepoint) de l'« opinion » de Libération. Il oppose à la connivence la règle de Beuve-Méry, « le contact et la distance ». Enfin, il porte une charge frontale : les médias du groupe Bolloré sont « une organisation politique dotée de studios dans un but de propagande » usant de « barbouzeries », et la France entre selon lui « dans l'ère du trumpisme » (captation illégale, fake news, menaces de mort visant sa femme et son association Transonore).

Ce qui se joue et les confrontations

L'audition est un affrontement. Le rapporteur Charles Alloncle (UDR), s'appuyant sur le constat d'huissier et le serment, presse Legrand d'« au moins une maladresse » ou d'un regret ; Legrand refuse : « Vous voulez que je fasse une autocritique à la soviétique ? » et « Non, je ne regrette pas d'avoir prononcé ces propos. La seule chose que je regrette, c'est qu'ils aient été filmés et qu'ils aient été montés. » Il politise l'exercice en visant l'appartenance du rapporteur à « un mouvement politique qui est allié au Rassemblement national ». Un échange révèle l'asymétrie du dispositif : Legrand est sous serment, pas le rapporteur (« Non, pas moi »), d'où sa réplique « vous avez le droit de dire des contre-vérités ; il n'y a que moi qui n'ai pas le droit de mentir ». Point remarquable, le président Jérémie Patrier-Leitus (HOR) module en permanence : il conteste lui-même « la méthode » de la vidéo, rappelle l'article 226-1 et l'article 40, recadre Legrand (« nous ne sommes pas ici avec l'argent du contribuable ») autant que le rapporteur, dont il coupe le micro (« Vous m'interrompez à chaque fois ! »). Les députés de gauche (Iordanoff, Taillé-Polian, Hadizadeh, Maurel) dénoncent un « procès politique » hors sujet ; Soudais (LFI) apporte un soutien critique (« vous faites un peu le jeu de l'extrême-droite » en cultivant l'ambiguïté) ; le RN (Parmentier, Ballard) cherche à établir un lien persistant avec France Inter et l'orientation supposée de son antenne.

Ce que l'audition apporte au dossier

Sur le fond audiovisuel, l'apport tient à quelques questions rares : celle de Sophie Mette (DEM) sur la frontière entre commentaire légitime et biais incompatible avec le service public, et celle d'Abomangoli (LFI) sur les conflits d'intérêts (Léa Salamé). Le président y adosse une doctrine : « la neutralité journalistique, comme l'objectivité absolue, n'existe pas », et « la presse écrite peut être d'opinion, ce qui n'est pas le cas [...] de l'audiovisuel public ». Mais l'essentiel de l'audition documente surtout une fracture interne à la commission — présidence contre rapporteur — et un désaccord ouvert sur la légitimité même de convoquer un éditorialiste de presse écrite sur des propos privés. Les accusations lourdes (propagande Bolloré, financement illégal de parti) y sont portées et contestées, sans être établies.