Qui est auditionné
M. Nicolas Bouhdjar (sociologue, expert-formateur santé, sécurité et conditions de travail) et Mme Mickaële Lantin-Mallet (anthropologue, intervenante en santé au travail) représentent le CEDAET, cabinet coopératif agréé d'expertise auprès des comités sociaux et économiques (CSE) depuis 2007, actif à France Télévisions depuis 2009. Ils viennent présenter, sous serment, un rapport de 160 pages (co-écrit avec Mme Alice Collado-Dreillard) établi le 26 septembre 2025 et remis le 23 octobre au CSE du siège. Ce rapport, commandé par les représentants du personnel après une alerte de la société des journalistes (SDJ) de la rédaction nationale, porte sur un « risque grave » et les risques psychosociaux au sein de la rédaction nationale de France Télévisions. Angle revendiqué : des analystes des conditions de travail, « non des spécialistes des médias ».
La substance
Thèse centrale : la fusion des rédactions nationales de France 2 et France 3 (fin des éditions nationales de France 3 en 2023) n'a pas produit un modèle nouveau ou hybride mais « une assimilation des journalistes de France 3 au modèle de France 2 – ce dernier étant largement reconnu comme plus autoritaire, plus hiérarchique et plus élitiste ». Il est « désormais admis, y compris par la direction, que c'est bien le modèle de France 2 qui a été imposé ».
Constats chiffrés : questionnaire répondu par 42 % des salariés ; l'expérience de travail est corrélée à la santé perçue ; ce sont les femmes, les plus anciens et les journalistes issus de France 3 qui déclarent les situations les plus critiques. La rédaction nationale compte environ 450 personnes, dont ~40 % issues de France 3. En moyenne, ces derniers sont défavorisés (rémunérations plus basses, moindre accès à l'encadrement, aux éditions prestigieuses comme « Le 20 heures », aux sujets longs, à la signature d'auteur) — mais avec de fortes disparités individuelles et sur des données ne retraçant que 10 à 30 % de l'activité.
Cause profonde désignée : l'assèchement des moyens et des effectifs (« faire plus vite avec moins »), lui-même commandé par les contrats d'objectifs et de moyens et « des indicateurs de gestion commandés par une instance supérieure – en particulier l'État ». La prévention de France Télévisions est jugée plutôt secondaire ou tertiaire que primaire.
Les enjeux et confrontations
L'audition se joue sur un écart de cadrage. Le rapporteur Charles Alloncle (UDR) pousse une lecture à charge : il cite les chiffres du rapport (54 %, 52 %, 43 %) et un témoignage évoquant un « harcèlement organisé par la direction », rattache le bilan aux « dix ans de mandat de Delphine Ernotte », évoque une « politique RH délibérée visant à discriminer les journalistes et les animateurs seniors », et transpose ses propres difficultés de commission d'enquête (« moins de 20 % des documents » au 9 janvier) en accusation d'« entrave » par France Télévisions.
Les experts résistent méthodiquement à ce cadrage. Mme Lantin-Mallet corrige d'abord une prémisse : « Ce n'est pas le CSE qui a financé ce rapport mais l'entreprise ». Sur l'entrave, elle est frontale : « Nous sommes plus nuancés que vous sur la notion d'entrave. S'agissant des délais de transmission des documents, nous n'avons eu aucune difficulté à les obtenir » et « nous n'avons pas pu prouver [...] que la direction [...] détenait des données qu'elle n'aurait pas mises à notre disposition ». Bouhdjar réaffirme en conclusion : « nous avons parlé de freins documentaires mais pas d'entrave, ce qui, dans notre métier, a une signification particulière ». Sur les seniors et les femmes, réponse mesurée : non une discrimination « par principe » mais un modèle valorisant disponibilité, réactivité et malléabilité qui « filtre » de fait. Sur le parallèle avec France Télécom (introduit via la sociologue Danièle Linhart), les experts distinguent nettement : à France Télécom, « politique délibérée de déstabilisation et de harcèlement » établie en justice ; ici, « nous n'avons pas d'éléments nous permettant d'affirmer que la direction utiliserait ce moyen de façon délibérée ».
Le président Patrier-Leitus (HOR) joue un rôle de garde-fou visible, recadrant le rapporteur à plusieurs reprises : « on ne peut pas affirmer qu'elle a décidé de discriminer par principe », « Mon rôle, c'est aussi de vous protéger : vous ne pouvez pas accuser de cette manière ! », ce n'est pas « un match de ping-pong ». Il relativise aussi le parallèle documentaire, rappelant que le rapporteur a reçu « 90 %, soit 1 million de pages ». Les députés Calvez (EPR), Saintoul (LFI-NFP) et Hadizadeh (SOC) rattachent le mal-être au financement (suppression de la contribution à l'audiovisuel public), à l'externalisation et au projet de holding/fusion.
Ce que l'audition apporte au dossier
Elle documente, par des experts assermentés, une dégradation des conditions de travail et des inégalités de traitement à la rédaction nationale. Surtout, elle déplace la responsabilité de la présidence de France Télévisions vers le pilotage budgétaire par l'État via les contrats d'objectifs et de moyens, et fournit des éléments à décharge : refus du terme « entrave », absence de preuve de rétention documentaire, refus de conclure à un « dysfonctionnement individuel » comme à un « problème structurel de management », refus de commenter le remplacement de Kara par Corbé (hors mandat). Sur le cœur du mandat de la commission — pluralisme et indépendance — les experts reconnaissent ne pas l'avoir « traité frontalement », le lien passant surtout par le manque de temps pour préparer et vérifier l'information. L'audition met ainsi en lumière la polarisation interne de la commission autant que le contenu du rapport.