Qui est auditionné
Table ronde de près de quatre heures (15 h 35 – 19 h 10), ouverte à la presse, réunissant huit directeurs éditoriaux de France Télévisions : Manuel Alduy (cinéma, fictions internationales et jeunes adultes), Alexandra Redde-Amiel (variétés, divertissements et jeux), Florent Dumont (magazines), Antonio Grigolini (documentaires), Philippe Martinetti (délégué aux antennes et programmes), Anne Holmes (programmes et fiction), Arnaud Lesaunier (France TV Studio, France TV Distribution) et Tiphaine de Raguenel (publics et stratégie éditoriale). Tous prêtent serment. Florent Dumont fait office de porte-parole. Le sujet officiel est la stratégie éditoriale du groupe ; l'audition dérive vers l'efficience, le pluralisme et les conflits d'intérêts. Présidence de Jérémie Patrier-Leitus (HOR), interrogatoire mené par le rapporteur Charles Alloncle (UDR).
La substance
Les dirigeants défendent le virage « streaming first » lancé par Delphine Ernotte : france.tv et franceinfo.fr sont devenues les « antennes principales ». Raguenel chiffre le basculement — un Français regarde « quatre heures quatorze de vidéo par jour », dont 39 % à la demande, plus de la moitié chez les moins de 50 ans. À la charge du rapporteur sur l'efficience (29,4 % de part d'audience en 2025 pour 2 milliards d'euros publics, près de 9 000 salariés, deux fois le budget de grille de TF1), elle oppose que 29,4 % « ramène au niveau de 2022 » (2024 dopée par les JO), que FTV « reste le premier média de France » et que le bon indicateur est le taux de couverture : 80 % des Français chaque semaine. Sa doctrine : « le rôle du service public est avant tout de rassembler les Français » ; « si la rentabilité était notre seule boussole, nous n'organiserions pas le Téléthon ». Alduy justifie la différenciation : FTV « s'est interdit d'acheter des séries américaines » et coproduit plus de 60 films/an. Redde-Amiel défend les jeux (6 % du volume, 8 millions de spectateurs/jour) comme « l'un des derniers endroits qui rassurent et qui rassemblent ». Sur la production, Holmes chiffre 42 % de fiction indépendante et 22 % France TV Studio en 2024 ; Lesaunier présente France TV Studio (650 ETP, 115 M€ de CA). Grigolini rappelle que FTV finance « plus de 50 % de la production documentaire » française.
Les enjeux et confrontations
L'audition est traversée par une friction ouverte entre le président et son propre rapporteur. Alloncle affirme, via une analyse « avec l'aide de l'intelligence artificielle », « dix fois plus d'intervenants socialistes et progressistes » sur France 5 (« 66 % contre 6 % pour C politique »). Patrier-Leitus récuse publiquement la méthode : « l'intelligence artificielle pouvant produire un effet de loupe, il vaut sans doute mieux éviter de poser des questions sur des résultats obtenus par ce biais ». L'échange dégénère (« Selon mes sources ne l'est pas beaucoup plus… ») jusqu'au recadrage du président : « Je suis président, pas potiche. » Points sensibles : la suspension des invités politiques sur France 5, que Dumont présente comme un « principe de précaution » d'avant-campagne municipale (déjà appliqué en 2020) mais que le président relie, « sous serment », à une mise en garde de l'Arcom — Dumont reconnaissant deux mises en garde en 2024. Les conflits d'intérêts : Holmes admet des vacances chez un producteur ami (« depuis quarante ans »), déclarées, avec déport, mais refuse de nommer la société (« nous avons quand même le droit d'avoir des amis »). Alduy est interrogé sur un engagement « trotskiste » (article du Monde de 2009), des séjours au Majestic de Cannes (« sans que cela ne coûte 1 euro d'argent public ») et sur le témoignage de sa sœur Cécile Alduy dans Complément d'enquête sur CNews — il oppose que l'information « n'est pas dans [sa] partie » et s'est déporté d'un projet proche. Esquive récurrente : les coûts des émissions et les marges, systématiquement renvoyés à la direction de la production et au « secret des affaires », la défense invoquant la « séparation entre ordonnateurs et comptables ».
Ce que l'audition apporte
Elle documente la doctrine du service public (couverture plutôt que part d'audience, création française assumée non rentable) et l'architecture des garde-fous anti-conflit d'intérêts (déclarations annuelles, déport, procédure renforcée de douze mois, plafond de 150 € sur les cadeaux). Elle acte deux résultats concrets : la confirmation que les comptes rendus des comités d'investissement existent — contredisant l'affirmation du rapporteur selon laquelle la direction lui aurait dit qu'« ils n'existent pas » — et l'arrivée en séance d'un e-mail du secrétaire général promettant leur envoi. Elle expose enfin, mieux qu'un désaccord de fond, une fracture de méthode au sein de la commission (usage de l'IA, mises en cause personnelles) et une contre-attaque de la gauche : Aurélien Saintoul (LFI-NFP) qualifie l'argumentaire du rapporteur de « bingo du maccarthysme » et déplace le pluralisme vers la représentation des outre-mer et l'interview « très complaisante » de Jordan Bardella.