La part du citoyenAudiovisuel public

2 février 2026 · réunion n°23

Audition, ouverte à la presse, de M. Laurent Delahousse, et de M. Jean-Michel Carpentier, rédacteur en chef des « 13 h 15 » et des « 20 h 30 » le week-end sur France 2

M. Laurent DelahousseLaurent DelahousseJCJean-Michel Carpentier

Qui est auditionné

Laurent Delahousse, présentateur et rédacteur en chef des journaux de 20 heures du week-end de France 2, est entendu le 2 février 2026 par la commission d'enquête de l'Assemblée nationale sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l'audiovisuel public (président Jérémie Patrier-Leitus, rapporteur Charles Alloncle). Il est accompagné de Jean-Michel Carpentier, rédacteur en chef des magazines « 13 h 15 » et « 20 h 30 ». Delahousse pose d'emblée sa posture, qui structurera toute l'audition : il répond « non pas en tant que dirigeant, ce qui n'est pas ma fonction, mais en tant que salarié, un salarié certes un peu plus visible que la moyenne ». Il renvoie donc systématiquement aux dirigeants de France Télévisions les questions de budget, de salaires et de stratégie.

La substance

Sur le fond, Delahousse défend une doctrine du service public où « l'audience n'est peut-être pas la priorité essentielle » : il salue le JT de TF1 mais revendique une singularité (tranche 20 h-21 h, éclairage international, société civile). Carpentier prolonge en opposant la logique marchande du privé — « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau disponible » (formule qu'il attribue à Patrick Le Lay) — à une mission où « les audiences ne sont pas une finalité ». Sur la neutralité, cœur de la commission, Delahousse pose l'impartialité comme « le socle de la rédaction », affirme qu'« aucun courant politique n'est boycotté » et avance un taux de confiance de 73 %, « 17 points de plus que nos concurrents ». Carpentier propose une théorie du procès en partialité : le financement par l'impôt fait que « chacun pense que le service public lui appartient » et voit un parti pris dès qu'une opinion diffère de la sienne.

Les enjeux et confrontations

L'interrogatoire du rapporteur Alloncle est serré et documenté. Il oppose les moyens (≈230 M€ pour l'information nationale, +14 % depuis 2017) aux audiences (5,2 M pour TF1 contre 3,8 M pour France 2 en 2025), relève sept directeurs de l'information depuis 2015, cite la Cour des comptes décrivant une « situation de quasi-faillite » (déficit cumulé de 81 M€ depuis 2017) et Moscovici la jugeant « qui n'est plus soutenable ». Il produit un sondage Ifop (Marianne, 12 juin 2024) selon lequel 15 % des téléspectateurs du JT de France 2 ont voté RN et 26 % Glucksmann, et demande « pourquoi les JT de France 2 intéressent [...] quatre fois plus les électeurs socialistes que ceux du Rassemblement national ». Delahousse ne conteste pas les chiffres mais concède qu'« il [lui] arrive assez peu [...] d'étudier la sociologie » de son public — esquive plutôt qu'analyse.

Le point le plus tendu porte sur les sociétés de production. Alloncle cite le rapport d'Aymeric Caron affirmant que France Télévisions a acheté « pour 1,2 million d'euros de programmes documentaires auprès de sociétés de production dans lesquelles il détient des intérêts » et rapproche ces pratiques d'une « prise illégale d'intérêts » (accusations qui restent celles du rapporteur et des rapports cités). Delahousse dément frontalement : Native Production « n'est pas ma société : je n'en suis pas actionnaire, je n'en suis pas gérant », sans dividendes. Pressé par le rapporteur qui lui objecte que « journaliste n'est pas un statut », il finit par admettre : « Je suis producteur exécutif », et qualifie le circuit de validation d'« un des plus rigoureux d'Europe ». Sur les pressions politiques, à propos du rattachement de l'information au directeur des programmes Sitbon-Gomez (sans carte de presse), Delahousse affirme n'avoir « jamais reçu la moindre pression [...] Jamais, jamais ! ». Le président distingue son angle — il vise « le lien hiérarchique », pas la personne.

Les députés attaquent en tenaille opposée. Le RN (Ballard, Parmentier) dénonce un biais anti-RN et un défaut de pluralisme ; LFI (Soudais) et EcoS (Taillé-Polian) reprochent au contraire une complaisance avec le pouvoir et une personnalisation excessive. Delahousse requalifie son ton doux : « Ce n'est pas de la complicité, mais de l'écoute », se dit « jamais complaisant », et refuse tout « encadrement » des relations avec les politiques au nom de la liberté de la presse. Il annonce réfléchir à « changer d'exercice » dans les mois à venir et lâche un aveu notable sur son devoir de réserve : dans une future autobiographie, « vous serez peut-être alors surpris des opinions que j'ai [...] sur la vie politique ».

Ce que l'audition apporte

Elle documente, du côté d'un salarié emblématique, la doctrine du service public (audience non prioritaire, impartialité revendiquée, chiffrée) et déplace le dossier vers deux points sensibles : l'écart moyens/audience non expliqué et surtout l'imbrication entre présentateurs et sociétés de production, que le rapporteur pose comme un risque structurel appelant une intervention du législateur. Delahousse nie tout conflit d'intérêts personnel ; la question de fond du contrôle des achats de programmes reste, elle, entière et renvoyée aux dirigeants.