Qui est auditionné
Il s'agit d'une table ronde de cinq parlementaires ou anciens parlementaires familiers de l'audiovisuel public, de sensibilités différentes : Sylvie Robert (sénatrice SOC d'Ille-et-Vilaine, vice-présidente du Sénat, rapporteure d'une PPL sur l'indépendance des médias et la protection des journalistes), Laurent Lafon (sénateur, président de la commission de la culture du Sénat, auteur de la PPL « Lafon » sur la réforme de l'audiovisuel public et la souveraineté audiovisuelle), Patrick Bloche (conseiller de Paris, ancien président de la commission des affaires culturelles de l'AN, artisan de la loi de 2013 sur l'indépendance de l'audiovisuel public), Jean-Jacques Gaultier (ancien député des Vosges) et — désigné comme principal — Quentin Bataillon (ancien député de la Loire, ancien président de la commission d'enquête sur la TNT, rapporteur avec Gaultier d'une mission sur l'avenir de l'audiovisuel public). Bataillon se présente d'emblée comme fondateur, depuis mars 2025, d'une société de conseil et d'études.
La substance
Le consensus le plus net de la table ronde est que « la première indépendance de l'audiovisuel public est son indépendance budgétaire ». Bloche rappelle qu'« aucune loi ne peut à elle seule garantir l'indépendance financière » ; Gaultier adosse le lien indépendance/financement au Conseil constitutionnel ; Robert diagnostique « un problème de sous-financement (…) factuel et documenté » plus qu'un problème de pilotage. Tous saluent l'affectation d'une fraction de TVA, solution transitoire après la suppression de la contribution à l'audiovisuel public, désormais pérennisée. Chiffres marquants : budget de l'audiovisuel public de 4 milliards ; Gaultier chiffre le coût à « 60 euros par Français, ou 0,16 % du PIB », plaçant la France au 14e-15e rang européen pour réfuter tout surfinancement ; Lafon souligne l'asymétrie face aux plateformes (Netflix 40 Mds, YouTube 30+ Mds, Meta « plus de 80 fois » France Télévisions).
La table ronde débat de la holding de France Médias (issue du rapport Leleux-Gattolin de 2015) : défendue par Lafon, Gaultier et Bataillon pour forcer des coopérations jugées faibles, combattue frontalement par Bloche (« une mauvaise idée », superstructure coûteuse, cultures différentes). Sur les nominations, Bataillon juge le mode actuel non optimal — la transparence et le risque professionnel dissuadent des candidats — et propose, avec Gaultier, de confier la désignation à un conseil d'administration modernisé, en coupant le lien avec l'Élysée. Gaultier et Bataillon défendent l'Arcom, « gendarme » exécutant la loi. Thèse propre à Bataillon : la loi de 1986 est « obsolète et même mortifère » ; il faut ouvrir un « grand débat démocratique » distinguant un audiovisuel public neutre d'un paysage privé où les chaînes d'opinion seraient identifiées et encadrées (pluralisme externe).
Les enjeux et confrontations
L'audition est ouverte par un incident : le rapporteur Charles Alloncle (UDR) met publiquement en cause le président de séance Patrier-Leitus, lui reprochant, lors de l'audition précédente, de lui avoir coupé le micro et de l'avoir accusé de « fake news » après qu'il eut rappelé le capital américain (KKR) de Mediawan. Alloncle dénonce une « dérive, grave et inédite » qui « fait (…) peser des soupçons sur la conduite des débats », et un « deux poids, deux mesures » sur la divulgation de noms d'auditionnés. Le président renvoie sa réponse au lendemain, estimant avoir été « pris à partie ». Le grief n'est pas tranché en séance.
Le rapporteur oriente ensuite ses questions à charge : déficit de France Télévisions (« plus de 80 millions (…) entre 2017 et 2024 » selon la Cour des comptes), externalisation vers Mediawan et Together Media (« 80 % des émissions de France 5 » selon des syndicats), lien entre les propos publics de M. Capton saluant Delphine Ernotte et la décision de l'Arcom, pressions de François Hollande signalées par M. Schramek. Les auditionnés relativisent ou contestent : Lafon écarte tout « risque de quasi-faillite » ; Robert refuse de valider le lien Capton/décision (« je ne vois pas sur quoi serait fondé ce lien ») ; Gaultier défend un « champion français » qui « paie ses impôts en France » ; Bataillon souligne que le signalement Schramek était déjà connu et qu'aucune pression ne s'exerce sur l'Arcom.
Autre confrontation : le député Saintoul (LFI) interroge Bataillon sur un possible parjure des dirigeants de Canal/Bolloré devant l'ancienne commission TNT et l'accuse de « travaill[er] désormais pour une filiale du groupe Bolloré ». Le président tente de bloquer la question comme hors champ ; Bataillon renvoie le premier point à la présidente de l'Assemblée et dément le second (« Je ne suis le salarié d'aucune société », citant Havas Paris parmi ses clients).
Ce que l'audition apporte
Elle installe un socle transpartisan (financement d'abord, défense de l'Arcom, méfiance envers la budgétisation et la privatisation) tout en exposant la polarisation de la commission : deux visions s'affrontent, celle d'une information régulée dans un cadre démocratique (Balanant, DEM) contre une démarche que certains députés jugent instrumentalisée. La contribution propre de Bataillon est de recadrer la prémisse même de la commission : « la question qui se pose n'est (…) pas celle de la neutralité de l'audiovisuel public (…) mais celle de la clarté du reste du paysage audiovisuel », et de poser que « ce sont les missions qui font le budget et la gouvernance, pas l'inverse ».