Qui est auditionné
Rachida Dati est entendue comme ministre de la culture, à ce titre autorité de tutelle de l'audiovisuel public et portrice de la réforme (holding France Médias). L'audition, sous serment et ouverte à la presse, est présidée par Jérémie Patrier-Leitus (président de la commission), le rapporteur étant Charles Alloncle (UDR). Elle s'ouvre dans un climat exceptionnellement tendu : le président rappelle avoir suspendu la veille l'audition des anciens ministres après que le rapporteur eut, selon lui, « porté des accusations graves » le liant à Mediawan, et dénonce « la calomnie, les pressions et les ingérences extérieures » (plainte de Me Goldnadel relayée sur CNews). Dati, sur le départ du ministère et candidate à la mairie de Paris, prête serment puis fixe sa ligne.
La substance
Position centrale, répétée : ni privatisation ni immobilisme. Elle se dit ni parmi « les contempteurs de l'audiovisuel public, qui veulent sa privatisation », ni parmi « ceux qui veulent que rien ne change ». D'où son slogan, repris de la mission Laurence Bloch : « le statu quo n'est plus une option ». Sa réforme phare est la holding France Médias (PDG unique regroupant France Télévisions, Radio France, l'INA), présentée comme « une réorganisation », « à coût zéro, à coût constant », préalable à toute discussion de financement.
Chiffres marquants : budget 2026 de l'audiovisuel public de 3,9 Md€ (baisse de 86 M€) ; coût de 56 € par habitant, qu'elle dit « exactement dans la moyenne de l'Union européenne » ; financement « sanctuarisé » via la fraction de TVA affectée (loi Vial-Lafon) après la suppression de la redevance ; publicité représentant « 10 à 15 % » de l'équilibre de France Télévisions.
Ligne de défense structurante : le renvoi systématique à l'Arcom. Impartialité, contenus, nominations, ligne éditoriale ne relèvent, selon elle, « pas au ministère de la culture, encore moins à la ministre ». Elle refuse de commenter la nomination de Stéphane Sitbon-Gomez à la direction de l'information, ou les séquences d'humoristes, tout en posant une limite personnelle : « appeler au meurtre ou souhaiter la mort de quelqu'un n'est pas de l'humour ».
Les enjeux et confrontations
Le rapporteur mène un interrogatoire à charge sur les finances de France Télévisions, s'appuyant sur la Cour des comptes : déficit cumulé de 80 M€ depuis 2017, avantages jugés « exorbitants » (cadres mieux payés que le Président, suites au Majestic), prime de performance de Delphine Ernotte à 98,5 % du maximum (~78 000 €). Dati réfute le cadre de la faillite : « le risque de dissolution [...] est inexistant », l'entreprise étant créée par la loi et recapitalisable par l'État. Elle nie tout « artifice comptable » — « si vous faites des artifices comptables, vous faites des faux [...] ce n'est pas le cas » — et distingue rentabilité et « soutenabilité ».
Plusieurs esquives sont notables : sur la prime Ernotte, elle dit ne pas connaître la position de son représentant au conseil d'administration ; sur le crédit d'impôt et l'impôt sur les sociétés, elle renvoie à Bercy. Le rapporteur attaque aussi la concentration de la production (Mediawan, Banijay, Together ; Mediawan, plus de 100 M€/an, détenu par le fonds américain KKR) ; Dati déplace l'enjeu : « la souveraineté, c'est que la création soit française [...] pas de contrôler la création ». Sa concession la plus franche porte sur les conflits d'intérêts : « on souffre aussi d'une forme de consanguinité [...]. Cette consanguinité ne souffre aucun contrôle. »
Les affrontements les plus vifs viennent de la gauche. Sophie Taillé-Polian (EcoS) l'accuse de mentir sous serment sur les comparaisons budgétaires (BBC 6,5 Md€, Allemagne 10 Md€) : « vous dites des contre-vérités. Je vous rappelle que vous êtes sous serment ! » ; l'échange dérive sur un registre de classe (« nous ne sommes pas du même univers »). Réplique cinglante à Ersilia Soudais (LFI) : « en termes de hurlements, je pense que vous battez les records ».
Ce que l'audition apporte
Point le plus grave : interrogée par Aurélien Saintoul (LFI), Dati accuse, sous serment, des journalistes de « Complément d'enquête » d'avoir proposé, via un tiers, de payer un proche « s'il fournissait des informations » à charge contre elle. Elle « le maintient » mais refuse de produire les preuves à la commission (« échanges privés »), malgré la demande insistante d'Ayda Hadizadeh (SOC), de Taillé-Polian et du président — laissant une accusation lourde non étayée, qui devient elle-même un objet d'enquête. L'audition consolide au dossier : le diagnostic partagé de la nécessité d'une réforme structurelle, la doctrine ministérielle de non-ingérence via l'Arcom (fissurée quand elle juge « anormale » la nomination de Foued Berahou à l'Arcom, restée sans réponse), et la reconnaissance d'un pantouflage non encadré à réguler.