La part du citoyenAudiovisuel public

5 février 2026 · réunion n°29

Audition, ouverte à la presse, de Mme Laurence Bloch, ancienne directrice des antennes et de la stratégie éditoriale de Radio France, ancienne directrice de France Inter et autrice d’un rapport sur la holding France Média

LBLaurence Bloch

Qui est auditionné

Laurence Bloch a fait « le choix de rester fidèle à l'audiovisuel public pendant cinquante ans ». Entrée à la Maison de la radio en 1974, elle a dirigé France Inter pendant huit ans (2010-2018), puis été directrice des antennes et de la stratégie éditoriale de Radio France auprès de Sibyle Veil (2022-2024). Elle vient devant la commission à un double titre : ancienne dirigeante emblématique du service public radiophonique, et autrice du rapport de juin 2025 commandé par la ministre Rachida Dati sur la holding France Médias — réforme dont le président de séance, Jérémie Patrier-Leitus (HOR), est lui-même corapporteur de la PPL Lafon. Son angle est celui d'une défenseuse assumée et passionnée de l'audiovisuel public. À la question de savoir s'il peut relever les défis démocratiques, elle répond : « oui, mille fois oui, à condition qu'on lui fasse confiance ».

La substance

Bloch fonde son propos sur le cahier des charges de Radio France (information, enrichissement culturel, divertissement, cohésion). Sa thèse : « aucune chaîne privée ne pourra aligner les moyens que la puissance publique peut offrir » pour la couverture internationale et la lutte contre la désinformation. Elle défend un modèle de gouvernance où l'indépendance de l'information passe par un directeur de l'information par antenne, à qui « le final cut lui est toujours revenu » (Catherine Nayl à France Inter), et par la correction assumée des erreurs.

Sur le numérique, elle explique son revirement en faveur de la holding : « si l'audiovisuel public n'arrive pas à exporter puissamment ses formats sur les réseaux sociaux et sur les plateformes, il n'existera plus dans cinq à huit ans ». Elle juge la holding « nécessaire et légitime » pour mutualiser les moyens face à Google et Netflix, sous condition de « loyauté », « sincérité » et « garanties de pérennité », tout en se disant « plus réservée sur le moment choisi » vu l'instabilité politique de février 2026. Chiffres avancés (non vérifiés par la commission) : 7,5 millions d'auditeurs quotidiens pour France Inter, 100 millions de téléchargements des podcasts jeunesse, ratio de rémunération public/privé « de 3 », bookeuses « payées 3 000 euros brut ».

Les enjeux et confrontations

L'audition est structurée par un affrontement frontal avec le rapporteur Charles Alloncle (UDR). Il mobilise l'enquête Ifop (« 70 % des auditeurs de France Inter ont voté pour la gauche »), l'adjectif « progressiste » et l'humour politique pour établir un tropisme partisan. Bloch récuse pied à pied : « les chaînes de l'audiovisuel public ne sont pas responsables du vote de leurs auditeurs » ; « je n'ai pas sorti le mot "progressisme" de mon chapeau, mais du cahier des charges ». Sur l'humour, elle assume que le RN est davantage visé « parce qu'il est la matrice de la politique », comme le furent Sarkozy, Hollande, Macron, et pose sa ligne : « la limite, c'est l'Arcom qui la donne, et c'est la loi – personne d'autre ».

Le rapporteur multiplie les mises en cause : blagues d'Aymeric Lompret et de Monsieur Poulpe qu'il dit à « caractère pédophile » ou appelant « au meurtre » de Bardella et Maréchal (Bloch conteste ces qualifications et invoque le second degré) ; « deux poids deux mesures » de l'Arcom ; interview de l'ambassadeur d'Iran présentée comme un « relais à la propagande d'un représentant d'un État terroriste », que Bloch refuse : « le boulot d'un journaliste, c'est d'interroger [...] celui de la justice est de juger ». Point sensible majeur : la conversation privée captée dans un café avec Thomas Legrand, révélée par Europe 1, où Alloncle voit une intention de « neutraliser les travaux de notre commission ». Bloch révèle avoir « porté plainte pour espionnage audiovisuel et pour atteinte à la vie privée », réserve sa parole à la justice et envisage une plainte en diffamation ; elle esquive la question sur la définition de l'extrême droite.

Fait notable : le clivage traverse la présidence. Patrier-Leitus rééquilibre le réquisitoire de son propre rapporteur (rappelant qu'« un média audiovisuel privé maintient à l'antenne un présentateur définitivement condamné pour corruption de mineurs »), condamne fermement l'enregistrement clandestin, et soutient l'interview comme exercice journalistique. Bloch est aussi prise en tenaille par la gauche : la députée Soudais (LFI) lui reproche la « macronisation » de France Inter, symétrique inversé de l'attaque du rapporteur.

Ce que l'audition apporte

Elle documente la doctrine d'une dirigeante historique sur les points névralgiques du dossier : pluralisme plutôt que neutralité (thèse reprise par le député Iordanoff, EcoS), rôle de l'Arcom, indépendance des rédactions, financement, urgence numérique. Elle éclaire de l'intérieur le revirement pro-holding de l'autrice du rapport Dati, tout en révélant ses réserves de calendrier. Elle acte enfin une tension de méthode au sein même de la commission (rapporteur vs président sur l'usage d'un enregistrement clandestin visant une retraitée sans fonction) et livre l'aveu structurant : « dans l'esprit des auditeurs, le service public n'a qu'un actionnaire : l'État, que l'on confond assez souvent avec le pouvoir en place. Le soupçon est toujours présent. »