Qui est auditionné
Audition conjointe des représentants de l'Institut national de l'audiovisuel (INA), établissement public industriel et commercial créé par la loi du 7 août 1974 après la dissolution de l'ORTF. Trois personnes prêtent serment : Fabrice Lacroix, nommé président par décret présidentiel une semaine avant l'audition ; Agnès Chauveau, directrice générale déléguée, historienne de l'audiovisuel, qui assurait l'intérim de la présidence depuis la suspension de Laurent Vallet en août 2025 ; et Mathieu de Seauve, secrétaire général (qui n'intervient pas). Lacroix, tout juste arrivé, s'appuie largement sur son ancienneté dans l'audiovisuel public (Radio France, France Télévisions, AFP) et prévient qu'il « manque un peu de recul historique ». La séance est présidée par Jérémie Patrier-Leitus ; le rapporteur est Charles Alloncle (UDR).
La substance
Lacroix défend un INA modernisé et peu coûteux, en s'adossant au rapport de la Cour des comptes de 2024 qu'il juge « objectivement excellent ». Ses constats : l'INA « coûte 1,50 euro par an à chaque Français, soit 12 centimes d'euro par mois », ses ressources publiques ont en réalité diminué en euros courants (89 M€ en 2015 → 88,6 M€ en 2022, soit environ 12 M€ de moins qu'une indexation sur l'inflation), tandis que les ressources propres passaient de 15,8 M€ (2016) à 22,1 M€ (2022). Sa formule de synthèse : l'INA « a produit plus, gagné plus et coûté moins ». Il revendique 2,2 milliards de vidéos vues par an (157 M en 2015), 16 millions d'abonnés sur les réseaux, 100 000 abonnés Madelen, et « 91 % des internautes » déclarant confiance dans ses contenus — chiffre avancé par l'INA lui-même.
Positions clés : il est « plutôt favorable » à l'intégration de l'INA dans une holding de l'audiovisuel public, à condition qu'un projet stratégique prime sur un simple rapprochement de structures ; il s'oppose en revanche à une fusion avec la BNF, qui créerait selon lui « une instance gigantesque et ingouvernable » ; il défend le modèle payant de Madelen (analogie du billet de train) ; et il conteste frontalement la lecture de la Cour sur la masse salariale, refusant le qualificatif « dynamique » (hausse de 1,1 %/an contre 1,8 % d'inflation ; part dans les charges passée de 63 % à 56 %).
Les enjeux et confrontations
Deux lignes de tension dominent. D'abord, le rapporteur Alloncle consacre l'essentiel de l'audition à une accusation de biais éditorial « deux poids, deux mesures » sur les réseaux sociaux : traitement de Brigitte Bardot (angle « xénophobe ») opposé à celui de Guy Bedos, parallèle Chili/Pinochet après l'élection de Kast, valorisation du slogan « No pasarán » avant un second tour, posts sur les alliances de la droite avec le RN. Il avance son propre décompte — « Plus de onze de vos posts [...] contre un seul portant sur l'extrême gauche » — en le présentant comme « ma perception ». L'INA répond par ses règles internes de pluralisme, par le caractère isolé des cas cités dans un volume massif de publications, et par la contextualisation (Chauveau : le rappel visait à « comprendre la présence de Marine Le Pen aux obsèques de Brigitte Bardot »), tout en promettant des réponses écrites.
Ensuite, un conflit de procédure éclate entre le rapporteur et le président. Patrier-Leitus intervient à plusieurs reprises pour rappeler que Bardot « a été condamnée à cinq reprises pour propos racistes », contrairement à Bedos. Alloncle proteste : « vous intervenez systématiquement pour interférer [...], ce qui n'est pas le rôle d'un président de commission d'enquête ! » ; le président réplique « Vous allez vous habituer… ». Le rapporteur recadre : « Ce n'est pas vous qui êtes auditionné, monsieur le président [...] j'ai l'impression que vous soutenez les personnes auditionnées ! » Les auditionnés esquivent plusieurs cas précis (Chili, No pasarán) faute de connaître les vidéos, renvoyant à des réponses écrites.
Ce que l'audition apporte
Trois éclairages. Sur la gouvernance : Lacroix révèle une nomination par « candidature spontanée » adressée au ministère de la culture, sans appel à candidatures ni échange avec le président de la République — mode dérogatoire par rapport à la procédure Arcom (transparence + vote) applicable à France Télévisions et Radio France. Sur le contrôle : Chauveau confirme que l'INA « n'est pas soumis par les textes au contrôle de l'Arcom » ni aux obligations de la loi Léotard (pluralisme, honnêteté), un régime dérogatoire compensé par de seules règles internes. Point actionnable pour la commission, Lacroix concède qu'« améliorer l'obligation de neutralité, y compris par un encadrement réglementaire » se justifie « sans doute ». Enfin, l'audition documente en direct, et de manière rare, la division interne d'une commission dont les méthodes sont publiquement contestées, le rapporteur et le président s'opposant sur la conduite même des débats. Neutralité rappelée : les accusations de biais restent celles du rapporteur, non des faits établis par la commission.