Qui est auditionné
Pierre Branco est directeur général de Studio TF1 (ex-Newen Studios, rebaptisé en mars 2025), filiale à 100 % du groupe TF1, lui-même filiale du groupe Bouygues. Le groupe produit près de 4 000 heures de programme par an, regroupe une cinquantaine de sociétés (CAPA, 17 juin, Telfrance, Blue Spirit…) dans douze pays, emploie 800 salariés et réalise « les deux tiers » de son chiffre d'affaires hors de France ; il se présente comme premier producteur mondial de téléfilms. Branco a fait carrière chez WarnerMedia pendant dix-sept ans avant de rejoindre Newen en avril 2024. L'audition est doublement singulière, souligne le président Jérémie Patrier-Leitus (HOR) : elle ne porte que sur une personne et c'est « la première fois » que la commission reçoit « un acteur de l'audiovisuel privé ». Studio TF1 est présenté comme le quatrième partenaire de production de France Télévisions.
La substance
Branco défend une thèse claire : le service public est un financeur irremplaçable de la création. « France Télévisions est le premier partenaire de la création audiovisuelle en France et remplit en ce domaine une mission fondamentale, distincte de celle des acteurs privés. » Une privatisation entraînerait selon lui « un appauvrissement de l'offre, y compris pour le jeune public », car une chaîne privée vivant de la publicité ne reprendrait pas la plupart de ces programmes (documentaires, magazines comme Le Magazine de la santé, fictions sur sujets difficiles, fictions jeunesse Askip et Karma). Il pose une « distinction claire entre le rôle des chaînes privées et celui des chaînes publiques » qui « doit être maintenue » via les contrats d'objectifs et de moyens.
Chiffres marquants avancés par le rapporteur Charles Alloncle (UDR) : les contrats avec France Télévisions passent de 92 M€ (2015) à 72 M€ (2021) puis 37 M€ (2024), « une perte de 60 % » en dix ans, quand « Mediawan […] est passé de zéro à plus de 100 millions d'euros » et que Together Media a « vu ses contrats tripler ». Plus belle la vie représentait environ 30 M€.
Les enjeux et confrontations
Le rapporteur construit un réquisitoire d'insinuations que Branco requalifie systématiquement. Sur la chute des contrats, il concède la baisse mais refuse la « réduction drastique » : « je parlerai d'évolution de nos relations commerciales » et « nous ne l'interprétons donc pas comme une situation critique mais comme un rééquilibrage » (internationalisation, arrêt de Plus belle la vie, diversification mutuelle). Il dit ne pas disposer « des données » attestant un transfert vers Mediawan.
Plusieurs esquives ponctuent l'échange. Le président doit reposer trois fois sa question sur la part de France Télévisions dans le chiffre d'affaires avant d'obtenir « faible ». La plainte de l'Association des chaînes privées (TF1, M6, Canal+, Altice) accusant France Télévisions de « concurrence déloyale » et de « sous-exposition des œuvres […] de service public » — accusation portée par ces chaînes, non un fait établi — n'est pas commentée : « Cette plainte n'a pas été rédigée ou pilotée par Studio TF1. » Face à l'hypothèse de rétorsion, Branco tranche : « il n'y a pas eu de mesure de rétorsion. Quant à la plainte, elle est intervenue chronologiquement plus tard. » Il renvoie à d'autres interlocuteurs (Rodolphe Belmer, Vincent Meslet) les questions sur Salto et le départ de son prédécesseur, invoquant son arrivée récente.
Ce que l'audition apporte
Sur l'axe « neutralité » de la commission, un acteur privé — a priori peu suspect de complaisance envers le public — dément toute orientation imposée : « L'écriture était libre et aucune orientation particulière ou idéologie ne nous était fixée » ; le glissement de Plus belle la vie vers le polar est « une demande de la chaîne TF1 ». Interrogé sur les clauses de diversité ethnoculturelle et LGBT versées par le rapporteur, il les décrit comme « standardisées » et relevant « d'une obligation de moyens plus que de résultats », précisant qu'« aucun contrôle — audit ou objectifs chiffrés — n'est effectué ». Quant au « répertoire » d'acteurs évoqué par la clause : « Je ne connais pas de liste de ce type. »
L'audition éclaire enfin la raison d'être du service public (programmes que « ni les chaînes privées ni les plateformes ne […] proposeraient ») et alimente les futures préconisations de la commission : sollicité par le président sur les cadres passant du public au privé, Branco valide le principe des clauses de non-concurrence pour les postes clés — « il est nettement préférable d'encadrer cela pour s'assurer qu'il n'y aura pas de transfert d'expertise ou d'informations confidentielles ».