Qui est auditionné
Audition conjointe, sous serment, de deux anciens dirigeants de France Télévisions passés au privé. Takis Candilis, quarante-sept ans de carrière (réalisateur, producteur, patron de groupes de production, puis diffuseur), fut de 2018 à 2020 directeur général délégué à l'antenne et aux programmes de France Télévisions — le « numéro 2 » du groupe — après un passage chez Banijay (2016-2018) et avant d'y revenir comme conseiller fiction en octobre 2020. Catherine Alvaresse, directrice des documentaires de France Télévisions jusqu'à son licenciement au printemps 2023, préside depuis 2024 KM Production, filiale documentaire du groupe Banijay. L'audition clôt le volet de la commission consacré à la production audiovisuelle ; son angle est presque entièrement déontologique.
La substance
Sur le fond, Candilis défend une doctrine : « aucune grande démocratie ne peut se passer d'un audiovisuel public fort et indépendant », complémentaire du privé (« l'un ne peut remplacer l'autre »). Il revendique la réforme qu'il a conduite — ramener les chaînes, alors « érigées en baronnies imprenables », au rang de simples canaux de diffusion et recentrer le groupe sur les contenus et le numérique (france.tv). Il juge France Télévisions plus exigeant que la BBC (« beaucoup plus généraliste »), capable de « 600 à 700 documentaires chaque année », et constate le vieillissement du public (des fictions à « 12 ou 13 millions de spectateurs » à TF1 jadis, contre 4 millions considérés aujourd'hui comme un succès). Alvaresse rappelle que le service public diffuse « plus de 60 % des documentaires en France » et définit sa mission comme « rassembler », « faire nation ».
Les enjeux et les confrontations
L'audition est en réalité un interrogatoire serré mené par le rapporteur Charles Alloncle sur le pantouflage et les conflits d'intérêts. Le rapporteur qualifie de « navette » le parcours Banijay → France Télévisions → Banijay, reproche à Candilis des réponses longues (« à question simple, réponse simple, s'il vous plaît ») et lui rappelle qu'il est « sous serment ». Il avance une série de chiffres, tous attribués à la commission ou à la presse : 31 procédures renforcées en deux ans et demi (« un record »), puis 35 en 2021 ; une hausse de 37 % des contrats Banijay pendant le mandat de Candilis, « qu'aucune acquisition nouvelle ne peut expliquer » ; un contrat-cadre de 100 M€ avec Air Productions (société de Nagui, filiale Banijay) révélé par Mediapart et visé par une enquête du PNF ; des marges pouvant atteindre 50 % et un écart de 130 000 € entre devis et versement réel sur « Chacun son tour » (audit interne). Le rapporteur cristallise son accusation en une analogie — cela « pourrait s'apparenter à un délit d'initié » — présentée comme une comparaison, non une qualification juridique établie.
Candilis nie tout, ligne de défense constante : il ne décidait « pas du moindre programme », les directrices de chaîne étant autonomes ; il était « systématiquement déporté » des décisions liées à Banijay ; il déclare « fermement sous serment » n'avoir « jamais » conseillé Banijay sur un contrat ou un montant. Il conteste les chiffres qu'il dit ne pas connaître, juge le taux de 50 % « absolument incroyable » sans le confirmer, et déplace la question : « ce ne sont pas les dirigeants comme moi qui s'enrichissent, ce sont les actionnaires » (allusion à Bolloré, auditionné la veille). Les points sensibles se multiplient : imprécision sur les dates, déclaration HATVP non effectuée à la présidence de la filiale MFP (« personne ne m'avait prévenu de cette obligation »), invitation de son épouse sur France 5 qu'il déclare « complètement faux ». Alvaresse, elle, explique la multiplication par vingt-trois des contrats KM par un unique gros documentaire (Le Journal d'Anne Frank, coproduction ZDF « non développée par moi ») et défend le « mouvement des experts et des compétences », qu'un encadrement trop strict « peut appauvrir ».
Ce que l'audition apporte
Elle documente la porosité entre France Télévisions et le groupe Banijay et éclaire la faiblesse du cadre déontologique : le président Patrier-Leitus précise qu'« il n'y a pas de régime dérogatoire » mais une lacune légale, les règles anti-pantouflage « ne s'appliqu[ant] pas aux salariés des entreprises publiques ». L'audition sert de banc d'essai à de futures recommandations — contrôle de type HATVP, clauses de non-concurrence rémunérées, interdiction pluriannuelle de rejoindre un prestataire (« ni de droite ni de gauche : elle relèverait du bon sens ») — auxquelles Candilis oppose qu'une clause sans contrepartie rend le contrat « léonin ». Les faits chiffrés restent des affirmations de la commission ou de la presse ; les démentis de Candilis sont engagés sous serment.