La part du citoyenAudiovisuel public

1 avril 2026 · réunion n°58

Audition conjointe, ouverte à la presse, de dirigeants de chaînes de télévision privées : M. Rodolphe Belmer, directeur général du groupe TF1, M. Maxime Saada, président du directoire du groupe Canal +, M. David Larramendy, président-directeur général du groupe M6, et Mme Claire Léost, directrice générale de CMA Média

RBRodolphe BelmerM. Maxime SaadaMaxime SaadaM. David LarramendyDavid LarramendyCLClaire Léost

Qui est auditionné

Le 1er avril 2026, la commission d'enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l'audiovisuel public (présidence Jérémie Patrier-Leitus, rapporteur Charles Alloncle) entend en audition conjointe, sous serment, quatre dirigeants de groupes privés : Rodolphe Belmer (PDG de TF1, par ailleurs président de La Filière audiovisuelle qui réunit TF1, M6 et France Télévisions), Maxime Saada (président du directoire de Canal+), David Larramendy (PDG de M6, président de l'Association des chaînes privées) et Claire Léost (directrice générale de CMA Média, responsable de BFMTV et RMC). L'angle est explicitement paradoxal : le rapporteur relève lui-même que la commission « n'auditionne pas aujourd'hui de représentant ni de fournisseur d'entreprises publiques, ni d'ailleurs de régulateur », mais seulement des acteurs privés « venus donner leur avis » sur le public.

La substance

Les quatre dirigeants tiennent un même discours de fond : public et privé ne sont « bien évidemment pas des adversaires » (Larramendy) mais des maillons complémentaires d'un écosystème dont le vrai enjeu est de « peser face aux acteurs internationaux » (YouTube, Netflix, GAFAM). Belmer affirme, « bien que je préside un groupe privé, [considérer] le secteur public comme un maillon essentiel de l'industrie audiovisuelle », notamment pour le financement de la création.

Le grief central est réglementaire : une régulation jugée « très asymétrique », qui sur-encadre le privé par des conventions détaillées tandis que l'État imposerait « de moindres exigences au public ». Belmer y voit l'effet de « l'indigence des COM lorsqu'ils existaient et leur absence pure et simple depuis deux ans et demi » — constat que le président partage (« nous-mêmes, parlementaires, avons regretté […] que les COM n'aient pas été signés »). Larramendy déplace la critique vers l'État actionnaire, qui « se contente d'une gestion à courte vue ». Sur les chiffres, Belmer confirme les ordres de grandeur ARCOM (coût de grille et coût de l'information de France Télévisions près du double de TF1, 54 % du budget des chaînes gratuites contre 26 %) mais les justifie par des missions distinctes : « Cela ne me choque pas que le service public génère moins d'audience […] dans la mesure où il exerce des missions distinctes » (enfants, éducation, publics peu monétisables). Les chiffres cités : dotation d'État de 2,6 milliards, marché télé de 6 milliards moitié publicité / moitié dotations, marché publicitaire en recul de 9 % sur un an.

Les enjeux et confrontations

La ligne de fracture majeure oppose les dirigeants entre eux sur la publicité du service public. Larramendy juge son extension après 20h une « catastrophe », Léost un « facteur de déséquilibre […] susceptible de déstabiliser l'ensemble du secteur privé ». Saada, lui, s'aligne sur son actionnaire : « Je ne vous surprendrai pas en vous disant que je partage largement les vues de notre actionnaire de référence », Bolloré (financer le public par la seule publicité), et conteste la théorie du jeu à somme nulle. Second désaccord affiché : Belmer veut réviser les règles de pluralisme interne de 1986 (« l'avènement d'un pluralisme externe a rendu obsolètes les règles strictes de pluralisme interne ») ; Saada répond « je partage le diagnostic de M. Belmer, mais pas sa conclusion ».

Le rapporteur Alloncle conduit un interrogatoire serré et orienté. Il suggère une hostilité de France Télévisions envers TF1 (chute de 60 % du chiffre d'affaires du studio Newen, propos « Désormais, c'est la guerre » prêtés à Delphine Ernotte) — Belmer les explique par les quotas et conteste l'authenticité des propos (« ils ne ressemblent pas à Delphine »). Il pointe la faiblesse de l'audit interne de France Télévisions (cinq collaborateurs), l'échec de Salto, le contraste entre le succès de CNews et « l'échec » de franceinfo.tv. L'angle politique affleure quand Alloncle reproche à Quotidien (TF1) de « ne pas recevoir de membres du Rassemblement national, dont les idées sont pourtant partagées par près de 40 % de nos concitoyens » ; Belmer distingue humour et information. En contrepoint, le député Belhaddad (SOC) met en cause le pluralisme de CNews via la saisine de RSF ; Saada rétorque que « la méthodologie utilisée par RSF a été désavouée par l'ARCOM ».

Ce que l'audition apporte

Elle documente, de la bouche des concurrents, un diagnostic convergent sur les défaillances de tutelle du service public (absence de COM, gestion à courte vue de l'État actionnaire, comptabilité analytique et audit interne insuffisants), tout en apportant une défense argumentée du surcoût du public par ses missions. Elle révèle une divergence stratégique nette au sein du privé sur la publicité et le pluralisme, et fait ressortir un argument paradoxal de Saada : face à une éventuelle fusion TF1-M6, « un seul acteur semble aujourd'hui susceptible de concurrencer un tel groupe : France Télévisions ». Enfin, plusieurs dirigeants recentrent l'enjeu réel sur les plateformes et l'IA générative (Léost : le pillage des contenus, « pour l'instant, c'est un peu le Far West »). Sous réserve : les propos prêtés à des tiers (Ernotte, méthodologie RSF, décision ARCOM sur C8) restent des affirmations attribuées, non des faits établis par la commission.