La part du citoyenAudiovisuel public

8 avril 2026 · réunion n°63

Audition, ouverte à la presse, de Mme Delphine Ernotte Cunci, présidente-directrice générale de France Télévisions, et M. Christophe Tardieu, secrétaire général de France Télévisions

Mme Delphine Ernotte CunciDelphine Ernotte CunciCTChristophe Tardieu

Qui est auditionné

Dernière audition de la commission d'enquête (67 auditions, 234 personnes entendues d'après le président et le rapporteur). Sont entendus sous serment, pour la seconde fois, Delphine Ernotte Cunci, présidente-directrice générale de France Télévisions (mandat renouvelé jusqu'en 2030), et Christophe Tardieu, secrétaire général du groupe. Ernotte porte l'essentiel de la défense de l'entreprise ; Tardieu intervient surtout sur l'affaire Dati. Face à eux, le rapporteur Charles Alloncle (UDR) conduit un interrogatoire offensif, le président Jérémie Patrier-Leitus (HOR) tenant un rôle de gardien de la méthode.

La substance

Ernotte pose d'emblée une thèse doctrinale sur le titre même de la commission : « La neutralité absolue n'existe pas », et « la seule chose qui nous garantisse la neutralité à tout instant, c'est la mire ». Elle lui substitue l'impartialité/équité, mesurable (« facts in, facts out »), et annonce une reddition de comptes hebdomadaire sur les antennes. Elle défend un service public « pilier de notre démocratie » dont « la singularité, honnêtement, c'est la confiance », relie son financement à la souveraineté (exemple de l'armée suédoise réclamant des crédits pour l'audiovisuel public), et acte que « la privatisation n'a trouvé ici aucun défenseur ».

Chiffres marquants qu'elle avance : le budget de FTV est « en réalité » de 2,5 milliards, non les « 4 milliards » de l'audiovisuel public ; en euros constants, « France Télévisions coûte aujourd'hui 600 millions d'euros de moins aux Français qu'il y a dix ans » (source rapport NPA). Elle revendique une production interne passée de 5 % à 20 %, un statut de premier financeur de la création (plus de 30 % du secteur, 60 000 emplois liés), le virage « streaming first » à horizon 2030, et le « statu quo » sur la publicité (dont la suppression ôterait « pratiquement 400 millions »).

Les enjeux et les confrontations

Le cœur du conflit est budgétaire. Alloncle soutient, deux rapports de la Cour des comptes à l'appui, « une augmentation de 136 millions des dotations publiques » sur le mandat (2015-2024) et affirme « il est faux de dire que le budget de France Télévisions a diminué ». Ernotte réplique que le rapporteur additionne dotation publique et chiffre d'affaires publicitaire (dopé par les JO 2024) : « Je crois que vous ne comprenez pas la différence entre la dotation publique et le chiffre d'affaires ». L'échange s'envenime jusqu'à « je prends ça pour de la diffamation ! », tandis que des députés de gauche l'interrompent (« Fake news ! », LFI ; demande de suspension, EcoS).

Le rapporteur enchaîne ensuite les mises en cause, présentées comme des soupçons ou des propos rapportés : externalisation massive vers Mediawan et Banijay, favoritisme et surfacturations, pantouflage public/privé, cumul de M. Ngatcha, salaire moyen de « près de 72 000 euros », dépenses de Cannes en bartering (visées par une information judiciaire). Le point le plus grave est l'accusation, relayée de Jacques Cardoze et non étayée par des preuves versées, de protocoles d'accord destinés « d'acheter le silence » de victimes de déviances sexuelles ; le président annonce un signalement au titre de l'article 40. Ernotte renverse la charge : « Transmettez-moi les noms ! Transmettez-moi les faits ! » Sur l'affaire Dati (la ministre ayant qualifié des journalistes de « voyous »), Tardieu confirme avoir réclamé des preuves « jamais obtenues ».

La confrontation la plus révélatrice oppose le rapporteur non seulement à l'auditionnée mais à sa propre commission. Le président rappelle qu'« une commission d'enquête [...] ne saurait jamais être un procès à charge » et recadre son vocabulaire (« empoché »). Le procès de la méthode est quasi unanime dans le tour de table : Maurel (GDR) parle de « quintessence de la société du spectacle » et lance « On commence en Torquemada et on finit en Calimero ! » ; Masséglia (EPR, majorité présidentielle) accuse le rapporteur d'« deux objectifs qui n'ont rien à voir avec l'intérêt général » — le narratif d'extrême droite sur la privatisation et un « tremplin médiatique » ; Belhaddad (SOC) parle de « fiasco ».

Ce que l'audition apporte au dossier

Elle referme la commission sur une image de polarisation extrême et isole politiquement le rapporteur. Elle acte trois faits utiles : le désaccord factuel structurant (dotation nette en baisse vs chiffre d'affaires en hausse) reste non tranché ; les accusations les plus lourdes (violences sexuelles, consigne anti-Bardella démentie par Hugo Plagnard) demeurent, à ce stade, non étayées et renvoyées à la justice via l'article 40 ; la doctrine défendue par FTV — impartialité plutôt que neutralité, pluralisme externe assumé pour le privé, impartialité intangible pour le seul service public — est posée comme réponse de fond à l'objet de la commission. Ernotte conclut, à l'adresse des salariés : « l'audiovisuel public est debout ».