La part du citoyenSouveraineté énergétique

Ce qu'on a trouvé

Une commission d'enquête, c'est des mois d'auditions, des centaines d'heures, des milliers de pages. Personne n'a le temps de tout lire — et c'est bien le problème : on t'en ressort les extraits qui arrangent chacun, jamais l'ensemble. Nous, si — enfin, notre outil : une intelligence artificielle qu'on a bridée pour une seule chose, restituer, sans trancher, ce que 62 témoins ont dit sous serment. Deux anciens présidents de la République, d'anciens Premiers ministres, les ex-patrons d'EDF, de RTE, d'Areva, des experts. Chaque phrase citée ici existe mot pour mot dans les comptes rendus officiels ; on les a vérifiées une à une. Voilà l'essentiel, en deux pages.

(La commission de l'Assemblée nationale « visant à établir les raisons de la perte de souveraineté et d'indépendance énergétique de la France », 2022-2023 — président Raphaël Schellenberger, rapporteur Antoine Armand.)

1. L'indépendance qu'on aurait « perdue »... a-t-elle seulement existé ?

Le titre de la commission part d'une idée : la France aurait perdu sa souveraineté énergétique. Or c'est peut-être le constat le plus partagé du corpus, par-delà les camps : cette indépendance n'a probablement jamais existé. « La France n'a jamais réellement connu d'indépendance énergétique », entend-on d'horizons opposés (Bouvier M. Yves Bouvier & Mme Nathalie Ortar, Borne Mme Élisabeth Borne).

Les chiffres posent le décor. Le pétrole et le gaz pèsent autour de 63 % de l'énergie qu'on consomme vraiment — pour se chauffer, se déplacer — et ils sont importés à plus de 99 %, achetés, dit RTE, « à des pays qui ne sont pas forcément nos alliés » (Piechaczyk M. Xavier Piechaczyk, Batho, Voynet Mme Dominique Voynet). Même le nucléaire tourne à l'uranium 100 % importé (Kazakhstan, Niger). Résultat : l'indicateur officiel d'« indépendance » affiche 55 %, mais il compte le nucléaire comme énergie nationale ; si on classe l'uranium en énergie importée, il tombe autour de 12 à 14 % (Colombani M. Pascal Colombani, Marchal M. David Marchal).

Neutralité oblige : tout le monde n'est pas d'accord sur le sens à donner à ça. Pour Voynet (Mme Dominique Voynet), Jancovici (M. Jean-Marc Jancovici) ou Ortar (M. Yves Bouvier & Mme Nathalie Ortar), le mot « souveraineté » est mal choisi, voire un mythe. Pour Besson ou le député Tanguy (RN), la maîtrise nationale de l'électricité reste un enjeu bien réel. Beaucoup proposent alors de changer de boussole : viser non plus l'autarcie impossible, mais la résilience et la maîtrise des dépendances — « identifier, anticiper, maîtriser et pallier » (Jacq M. François Jacq).

2. 2022 : le parc a flanché — et personne n'est d'accord sur le pourquoi

C'est le fait le plus matériel du corpus, et tout le monde le reconnaît. En 2022, la production nucléaire chute d'environ 400 à 280 térawattheures (Piechaczyk M. Xavier Piechaczyk), et la disponibilité du parc tombe à 54 %, contre plus de 70 % en moyenne sur vingt ans (de Rugy M. François de Rugy). Deux causes techniques reviennent partout : la maintenance retardée par le covid, et un défaut inattendu, la « corrosion sous contrainte », détectée sur des tuyauteries.

Là où ça se déchire, c'est sur l'interprétation. Deux lectures s'affrontent d'un bout à l'autre des auditions :

Au milieu, un chiffre qui calme les deux camps : la fermeture de Fessenheim, très discutée, ne pesait que ~2 GW quand une trentaine de gigawatts étaient à l'arrêt cet hiver-là (Hollande M. François Hollande). Sur le fond — Fessenheim, erreur ou pas ? — on te donne les deux versions, on ne tranche pas.

3. Ta facture, le marché et le procès d'EDF

Pourquoi ta facture a-t-elle flambé alors que l'électricité française vient à 90 % de sources décarbonées et pas chères à produire ? Ici, le corpus met en cause la mécanique de prix héritée du marché européen. Le prix de gros est fixé par la dernière centrale allumée — souvent une centrale à gaz ; quand le gaz explose en 2022, le prix de l'électricité explose avec, même si le parc français, lui, n'a pas changé de coût (Maillard M. Dominique Maillard, Proglio M. Henri Proglio). Pour amortir le choc, l'État a déployé un bouclier tarifaire chiffré autour de 96 milliards d'euros (Mesqui Mme Ketty Attal-Toubert e.a.) — efficace contre l'inflation pour les uns (Tavernier M. Jean-Luc Tavernier), coûteux transfert au détriment d'EDF pour les autres (Machenaud).

En toile de fond, un dispositif revient sans cesse : l'ARENH. En clair : depuis 2010, EDF est obligée de vendre à ses concurrents un quart de sa production nucléaire à 42 € le mégawattheure — un prix figé il y a plus de dix ans et jamais réajusté, comme un loyer bloqué pendant que tout augmente autour. Sur son bilan, large accord : le mécanisme est mal calibré. Sur qui est responsable, désaccord total. Les anciens patrons d'EDF (Gadonneix, Proglio, Lévy) y voient une « pilule empoisonnée » qui a délibérément asséché l'entreprise ; l'exécutif et les régulateurs (Borne, de Rugy, Ladoucette) répondent qu'il s'agit d'un outil perfectible, et que les vrais ennuis d'EDF sont d'abord industriels — la panne du parc, pas la finance.

Les vraies questions

Derrière les polémiques, ce sont ces enjeux-là qui décident de ce que tu payes et de qui commande. Ils restent largement ouverts.

Le mot de la fin

Si on devait résumer : la France n'a pas tant « perdu » une souveraineté qu'elle n'a jamais eue — elle a surtout perdu la main sur ses propres choix, faute de cap tenu dans la durée. C'est peut-être le seul point sur lequel des témoins qui s'opposent sur tout finissent par se retrouver. Le reste — le nucléaire, le climat, le marché, le prix juste — reste un débat vivant, et c'est très bien ainsi : à toi de te faire un avis, avec la matière en main plutôt qu'avec les extraits qu'on te sert.

Pour aller plus loin : le dossier en chapitres (le récit complet, pièce par pièce), l'explorateur (fouiller par domaine, par sujet, par audition), et l'agent qui a tout lu et te renvoie, à chaque réponse, au verbatim exact.