La part du citoyen

26 mars 2026 · réunion n°11

Audition, ouverte à la presse, de M. Aiman Ezzat, directeur général de Capgemini , et Mme Karine Brunet, directrice mondiale des opérations et du delivery et membre du comité de direction générale du groupe

M. Aiman EzzatAiman EzzatKBKarine Brunet

Qui est auditionné

Aiman Ezzat est directeur général de Capgemini, accompagné de Karine Brunet, directrice mondiale des opérations et du delivery et membre du comité de direction générale. Ils sont entendus sous serment par la commission d'enquête de l'Assemblée nationale sur les dépendances et vulnérabilités du numérique (17e lég.), présidée par Philippe Latombe, rapporteure Cyrielle Chatelain. Capgemini se présente comme « l'un des champions français d'envergure mondiale » : 22 Md€ de chiffre d'affaires en 2025, 420 000 collaborateurs, numéro un européen des services technologiques. L'angle de l'audition : une entreprise de services (« ni un producteur de matériel, ni un éditeur de logiciels, ni un fournisseur de modèles d'IA ») qui intègre les technologies choisies par ses clients — donc à la fois acteur de la souveraineté et intermédiaire des grands acteurs américains.

La substance

La thèse centrale d'Ezzat est pragmatique et assumée : « Dans un monde numérique globalisé et hyperconnecté, l'autonomie totale est une illusion. Aucun pays n'est réellement souverain. » Sa formule-signature : « être souverain, c'est avoir la capacité de choisir ses dépendances », l'enjeu étant de passer « de la dépendance à l'interdépendance ». Il rappelle qu'en Europe « plus de 80 % des produits, des services, des infrastructures et des propriétés intellectuelles numériques sont importés » et illustre l'interdépendance par les puces (TSMC, ASML, Nvidia), les réseaux (Starlink, protocoles américains) et l'IA agentique (« qui orchestre et contrôle la boucle décisionnelle »).

Position la plus clivante : « Il est possible de renforcer sa souveraineté technologique sans nécessairement passer par des technologies européennes. » En IA, il refuse d'exclure les acteurs américains : la souveraineté se construira « en tirant parti de leur technologie, tout autant que de celle d'acteurs européens, tels que Mistral AI ». Il défend Bleu, coentreprise avec Orange sur technologie Microsoft mais « complètement étanche » : « personne chez Microsoft n'a accès à quoi que ce soit qui se passe dans Bleu. » Il juge le risque de kill switch « très faible » à court terme (les environnements « peuvent continuer à fonctionner pendant des mois »). Ses recommandations : « une préférence européenne pour les achats publics » et une mise en garde contre « la surréglementation, en particulier dans les technologies émergentes telles que l'IA ». Chiffres marquants : 588 M€ de CA public en France (14 %), environ 10 M€ pour la mission Health Data Hub, 0,4 % du CA mondial avec le gouvernement américain, et surtout « de l'ordre de 4 milliards, ou un peu plus » de CA lié à des projets Microsoft.

Les enjeux et confrontations

Toute l'audition tourne autour de la neutralité revendiquée par Ezzat (« Notre avantage est d'être neutres ») et « nous ne prenons pas de décision, le client restant maître de ses choix ». Latombe et Chatelain la contestent méthodiquement. Le président pointe le rôle de Capgemini dans la préfiguration du Health Data Hub et la double casquette (préfigurateur + référencement UGAP cloud). La rapporteure arrache le chiffre des 4 milliards Microsoft, relève la nomination au CA de Lila Tretikov, ancienne dirigeante de Microsoft, et l'écart entre la note de satisfaction affichée (4,3/5) et les critiques du rapport du Sénat (note 1/5 de la DITP, « valeur ajoutée quasi nulle », échec du projet Scribe à 11 M€). Ezzat répond que sur « 25 000 à 30 000 prestations » par an « tous les projets ne sont pas parfaits ».

Point de friction majeur : Bleu. Chatelain accuse Capgemini de réintégrer Microsoft dans la souveraineté (« Alors qu'ils étaient exclus des offres les plus sécurisées, vous les réintégrez dans le jeu »), ce qui provoque la réplique la plus vive de l'audition : « Vous ne pouvez pas nous accuser d'aider Microsoft à construire un cheval de Troie ! » Ezzat concède néanmoins que Bleu « a par définition un contrat avec Microsoft ». Sur l'éthique, la rapporteure ancre le risque de pression américaine dans un fait concret (contrats gouvernementaux rompus avec Anthropic sur la surveillance de masse) ; Ezzat renvoie systématiquement au législateur : « c'est au législateur qu'il revient d'intervenir, de leur interdire le cas échéant d'opérer en Europe. » Latombe conclut en évoquant le « chantage » américain sur le GNL et demande un plan B en cas de coupure ; Ezzat reconnaît qu'« il n'y a pas d'alternatives » dans certains domaines.

Ce que l'audition apporte au dossier

L'audition documente une doctrine assumée de « souveraineté pragmatique » qui légitime le maintien des technologies américaines au cœur des offres dites souveraines. Elle chiffre l'exposition de Capgemini à Microsoft (~4 Md€) et à la commande publique (588 M€), et met au jour la ligne de défense « société de services neutre » que la commission fragilise sur trois fronts : la préfiguration du Health Data Hub, l'actionnariat de Bleu et la porosité avec Microsoft (CA, ex-dirigeante au CA, contrat de licence). Enfin, elle expose une divergence d'appréciation du risque systémique — kill switch minimisé par l'audité, tenu pour réel et imminent par la présidence — qui éclaire directement le mandat de la commission.