Qui est auditionné
L'audition, ouverte à la presse, entend le collectif Eurostack représenté par deux voix complémentaires. Cristina Caffarra, économiste spécialiste de la concurrence et de la régulation des plateformes, a été impliquée dans les grands dossiers antitrust européens contre Google, Amazon et Microsoft. Yann Lechelle, le principal auditionné, est PDG de probabl.ai — spin-off de l'Inria qui valorise un actif open-source « champion mondial dans sa catégorie, avec près de quatre milliards de téléchargements » — et ancien directeur général de Scaleway, l'un des trois opérateurs cloud significatifs français. Eurostack, association de droit allemand, agrège des fournisseurs européens présents à tous les niveaux de la « stack » (des puces au cloud, aux logiciels et à l'IA) et milite pour sortir l'Europe de son statut de « colonie numérique ». Ces auditionnés parlent donc depuis l'offre, en entrepreneurs concurrents directs des acteurs américains.
La substance
Leur thèse recadre le débat de la commission : la souveraineté n'est pas d'abord un enjeu juridico-sécuritaire (Cloud Act, kill switch) mais « fondamentalement économique ». Le problème n'est pas l'offre — les compétences et les briques existent partout dans la stack — mais la demande. Chiffres à l'appui : selon l'étude Asteres, « 260 milliards d'euros qui quittent chaque année l'Europe » (un tiers cloud, un quart SaaS), quand OVH ne réalise qu'« un milliard d'euros de chiffre d'affaires environ » ; Caffarra ajoute que l'Europe « envoie chaque année environ 300 milliards d'euros vers des sociétés de capital américain ». D'où la formule de Lechelle : « la souveraineté numérique que nous appelons de nos vœux est proche de zéro en volume d'achats ». Rediriger « seulement 1 %, 2 % ou 3 % » de ces flux doublerait ou triplerait le chiffre d'affaires des acteurs locaux.
Les leviers proposés sont concrets : commande publique exemplaire (segmenter les achats, « déconstruire » les offres bundlées des hyperscalers, acheter aux acteurs locaux souvent moins chers) ; équivalent européen du Small Business Act de 1969 et logique DARPA (financer « par la commande et non par la subvention ») ; et surtout l'open-source, que Lechelle érige en « ouvertarisme », tactique de rattrapage de tout challenger, avec l'idée actionnable d'« exiger que le sous-jacent soit open-source » dans les marchés pour garantir réversibilité et interopérabilité. Deux distinctions structurent le propos : le « cloud de confiance » (Bleu, S3NS) n'apporte « une souveraineté de la donnée d'un point de vue juridique, mais pas une souveraineté technologique » ; et il faut sortir du « tout as a service » qui « fait de nous des locataires de technologies ». Enfin, l'exemple massue : « AWS […] réalise 80 % de son chiffre d'affaires sur un seul produit, les machines virtuelles », une commodité substituable en France.
Les enjeux et confrontations
Le point le plus clivant est l'enterrement de l'outil réglementaire par une économiste antitrust : « L'idée selon laquelle nous pourrions apprivoiser les plateformes américaines par la réglementation est un mirage, une illusion totale », et « si l'on me demandait de citer une réglementation antitrust ayant produit des résultats significatifs, je n'en trouverais pas ». La rapporteure Cyrielle Chatelain conteste frontalement : « Si la régulation est absolument inopérante, pourquoi dépenser autant en lobbying ? », rappelant que le lobby numérique dépense plus que ceux du médicament et de l'automobile. Elle défend l'interopérabilité (analogie des chargeurs universels et de la portabilité du numéro), rappelle que la régulation sert aussi à « protéger », notamment les enfants face à l'addiction, et alerte sur un « omnibus numérique » qui affaiblirait les données personnelles au bénéfice des acteurs déjà installés. Les auditionnés nuancent alors leur position : la régulation « de valeurs » (RGPD, transparence des algorithmes) reste indispensable — le RGPD a été « extraordinairement efficace » et a fait plier Meta — mais elle a pénalisé les PME sans changer les rapports de force. Le président Latombe pousse sur le droit de la concurrence (« Les cas Copilot, Teams et Google »), la Dinum et la prospective géopolitique post-« chantage américain ». Lechelle livre au passage un témoignage de terrain sur l'asymétrie du lobbying bruxellois : « les deux cents rendez-vous avant moi et les deux cents après moi étaient occupés par des représentants de ces mêmes entreprises ».
Ce que l'audition apporte au dossier
Elle installe une doctrine alternative à celle des auditions précédentes : agir par la demande plutôt que par la norme. Elle fournit des chiffres actionnables (260-300 Md€ de fuite, l'effet-levier des 1-3 %, les 80 % d'AWS) et des cibles nommées : la Dinum « fait fausse route en cherchant à se comporter comme un éditeur de logiciel » quand elle devrait sélectionner et acheter des piles open-source ; le « cloud de confiance » n'est souverain que juridiquement ; le modèle allemand (Sprind, Sovereign Tech Agency, financement « en deux semaines ») est opposé aux subventions fragmentées françaises. Elle pointe enfin une responsabilité collective des acheteurs publics et privés, et assume une stratégie politique : renoncer à l'unanimité à vingt-sept pour une « coalition of the willing » (France, Allemagne, Pays-Bas, Danemark), Mistral étant cité comme seul espoir d'acteur consolidateur européen.