Qui parle, et à quel titre
Le 21 avril 2026, la commission d'enquête (président Philippe Latombe, rapporteure Cyrielle Chatelain) auditionne quatre dirigeants de BPIFrance, la banque publique d'investissement : Arnaud Caudoux, directeur général adjoint, qui porte l'essentiel du propos, entouré de Lionel Chaine (directeur des systèmes d'information), Sophie Rémont (innovation, opératrice de France 2030) et Thierry Sommelet (capital-développement, administrateur d'Orange, Worldline, Idemia, Campus IA). L'angle est celui du financeur : BPIFrance prête (10 Md€/an), investit en fonds propres (5 Md€/an) et conseille start-up et PME. Le numérique reste son « principal secteur financé ».
La substance
Le diagnostic est présenté comme « nécessairement réaliste et pragmatique » : l'Europe est en dépendance numérique vis-à-vis des États-Unis (peu de la Chine) sur le cloud, le logiciel, les données et l'IA. Caudoux y voit pour les Américains « un cercle vertueux, et pour nous, d'un cercle vicieux ». La thèse la plus tranchée reprend une prise de position du directeur général de BPIFrance au Sénat : sur le cloud classique, « la bataille frontale [...] entre les acteurs américains et les acteurs français, ne nous paraît pas gagnable aujourd'hui », les hyperscalers investissant « 10 à 100 fois » plus. Il faut donc concentrer les forces sur les batailles encore livrables (logiciel rebattu par l'IA, cybersécurité, IA, deep tech).
BPIFrance se dit « volontairement et de manière assumée multi-cloud » : Google via S3NS (Thales), Microsoft en bureautique, AWS (hérité du PGE monté « en quinze jours »), une trentaine de solutions SaaS sur OVH ou Scaleway. La banque impose la domiciliation en France, un site de secours européen, et le chiffrement à clés détenues en propre — au point que, selon Caudoux, « même en appliquant le droit extraterritorial américain [...] il ne pourrait déchiffrer ces données ». Les données sont classées C0 à C3 ; seules les C3 (secrètes) sont interdites hors cloud souverain.
Le cœur de l'audition est le Campus IA, issu de l'accord France-Émirats de 2024, porté par le fonds MGX (émanation de Mubadala), pour un campus de datacenters d'1 GW IT (1,4 GW électrique). BPIFrance n'y est qu'investisseur minoritaire sur la partie foncière : opérateur foncier qui achète, viabilise et revend à des développeurs (dont l'émirati Khazna). Chiffres marquants : RTE a reçu « des demandes de connexion pour un total de 80 gigawatts », jugées « déraisonnables » (symptôme d'une bulle) ; la demande sur le campus est « trois à quatre fois » supérieure à la capacité, et « la majeure partie de cette demande est américaine ».
Les enjeux et les confrontations
L'audition est ouvertement contradictoire. Dès l'ouverture, Latombe juge la thèse du cloud « à rebours de beaucoup d'auditions » et de la Commission européenne. Sur le chiffrement, il oppose une objection technique : « on ne sait pas faire de calcul sur des données chiffrées » au moment du traitement, le chiffrement homomorphe n'étant pas opérationnel. Caudoux concède rapatrier les calculs sensibles en interne, puis admet que « la localisation [...] n'empêche pas l'exercice de l'extraterritorialité », se repliant sur un argument physique — désaccord acté : « Si le sujet était simple, nous ne serions pas là. »
La confrontation la plus vive porte sur la souveraineté du Campus IA. Chatelain : « J'ai du mal à voir en quoi cela répond à nos enjeux de souveraineté [...] une infrastructure [...] qui ne nous appartiendra pas ». Latombe surenchérit : « nous offrons notre capacité électrique à des étrangers », évoquant le « loup dans la bergerie » pour les thèses de Polytechnique. Chatelain cite le Cigref (264 Md€ partant vers les solutions américaines) et un rapport de la Cour des comptes (près de 5 Md€ à la microélectronique, dont 2,9 Md€ pour STMicroelectronics en Isère). BPIFrance se défend en investisseur garant d'« un peu de souveraineté », vante l'électricité nucléaire décarbonée et compare le montage à « un investisseur étranger dans un aéroport ou une autoroute ». Sur Nvidia, Sommelet tranche : « nous sommes leur partenaire [...] parce que nous avons besoin d'eux ». Rémont réfute la non-conditionnalité : « les financements sont bien conditionnés aux investissements ».
Ce que l'audition apporte
Elle documente une doctrine assumée de la banque publique — renoncer à la reconquête frontale du cloud, jouer le multi-cloud et l'hybride, accepter des capitaux étrangers sur le sol français — et l'expose à une contestation parlementaire nourrie. Elle acte deux aveux notables : la demande du projet phare de souveraineté est « majoritairement américaine », et « à ce jour, l'IA générative et l'IA agentique n'ont pas apporté de gains de productivité significatifs ». Latombe pointe une « schizophrénie de l'État » (financer des suites collaboratives via France 2030 tout en développant une solution Dinum concurrente), le cas VMware/Broadcom (prix ×2 à ×10, transformé en levier de sortie vers l'open source), et la conditionnalité du CIR, sur laquelle Caudoux refuse de trancher (« Je ne pense pas que nous ayons de position officielle »), au motif qu'elle « doit être dosé[e] très finement pour ne pas briser toute la chaîne de valeur du capital-risque ».